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Economies locales : Une note de France Stratégie fait le point sur les effets de la crise

Une nouvelle publication de France Stratégie dresse un premier bilan des impacts de la crise sur les territoires en 2020. Elle propose à la fois une analyse des destructions d’emplois constatées à l’échelle des différentes zones d’emploi françaises tout en combinant ces données avec une première estimation des pertes de valeur ajoutée des activités économiques des territoires (en fonction de la composition sectorielle de leur tissu d’activités) et du taux de recours des tissus économiques locaux au régime d’activité partielle.

Rédigée par Coline Bouvart, Jean Flamand, Clément Dherbécourt et Boris Le Hir, la nouvelle note de France Stratégie (L’emploi en 2020, géographie d’une crise, Note d’analyse n°100, avril 2021 - L’emploi en 2020 : géographie d’une crise) propose une mesure des premiers impacts de la crise économique à travers trois indicateurs complémentaires : la variation de l’emploi salarié privé, le taux de recours à l’activité partielle (en utilisant les données de l’ACOSS) et l’exposition aux pertes de valeur ajoutée des économies locales. La maille d’analyse retenue est celle des zones d’emploi, ce qui permet de mobiliser des données qui sont indisponibles à une maille plus fine. Si les données relatives aux pertes d’emplois sont un indicateur classique et assez facilement mobilisable, l’apport innovant des auteurs est d’avoir confronté ces données aux deux autres indicateurs qui ont nécessité des retraitements pour tenir compte de la disparité des profils socio-économiques des territoires.

Les auteurs ont notamment évalué l’exposition des économies locales aux pertes de valeur ajoutée en tenant compte de leur composition sectorielle et de leur orientation productive. En utilisant une méthode dite d’analyse structurelle-résiduelle (comme celle proposée par l’AdCF dans certains de ses travaux et celle des premiers résultats de l’Observatoire des impacts territoriaux de la crise animé en partenariat avec le cabinet OPC, le CNAM, l’institut CDC pour la recherche et l’ADGCF), la note évalue le degré d’exposition des territoires aux risques de pertes de valeur ajoutée.

En fonction du pourcentage des emplois locaux relevant de secteurs d’activités qui, au niveau national, ont connu les plus fortes chutes de valeur ajoutée (tourisme, restauration, automobile, aéronautique…), les auteurs parviennent à une évaluation de ce degré d’exposition. Ce premier indicateur d’exposition aux pertes de valeur ajoutée fait apparaître des territoires à très fort profil touristique comme les littoraux, les vallées alpines, le Pays d’Arles, le Sud-Corse, Marne-la-Vallée… mais aussi des territoires au profil industriel comme Saint-Nazaire, les zones d’emploi de Vendée intérieure, de Montbéliard, de Mulhouse, de l’axe Seine, de Roissy… Spécialisations touristiques et orientations industrielles spécifiques expliquent les différences de pertes de valeur ajoutée (estimées). Des moindres spécialisations préservent en revanche de ces chocs puisque l’étude conclut à un moindre impact de la crise sur les valeurs ajoutées des zones d’emploi bretonnes par exemple. Les orientations à la fois industrielles (dans des filières très impactées) et touristiques de zones d’emploi comme la vallée de l’Arve (Mont-Blanc) expliquent le fort degré d’exposition aux pertes de valeur ajoutée.

Au-delà de ce premier indicateur qui relève d’une estimation, France Stratégie en propose deux autres qui reposent sur des données constatées. À partir des sources de l’ACOSS (agence de collecte des cotisations sociales), les auteurs ont pu mesurer le taux de recours à l’activité partielle au sein des entreprises et établissements des zones d’emploi (en mesurant sur l’année 2020 la part des montants d’activité partielle versés aux salariés du privé, rapportés à la masse salariale totale brute versée). Cette mesure de la propension des économies locales à recourir aux mesures d’activité partielle est un indicateur de l’intensité des chocs subis mais aussi des soutiens publics reçus durant la crise pour en amortir les effets. Le troisième indicateur, celui de la destruction de postes de travail à travers l’évolution du nombre de salariés privés, permet de mesurer des impacts non-amortis par les soutiens publics.

 

Taux de recours au régime d’activité partielle : des usages différenciés selon les secteurs et territoires

France Stratégie présente un graphique intéressant sur les taux de recours à l’activité partielle selon les secteurs d’activité au niveau national. Sans surprise, la restauration est en pole position, suivie par les transports aériens, les agences de voyages, les activités récréatives et sportives, les secteurs créatifs et culturels… Les masses salariales de ces secteurs ont été couvertes par le dispositif d’activité partielle jusqu’à 15 % voire 20 % (dans un calcul établi sur l’ensemble de l’année 2020), ce qui est considérable.

À l’extrême opposé, les activités d’hébergement social et médico-social, les activités postales et de courrier, l’immobilier, l’informatique, les travaux de construction… ont été moins concernés par les mesures d’activité partielle (en dessous de 5 % sur l’année).

France Stratégie compare le taux de recours au régime d’activité partiel dans les différents territoires et calcule la part qui relève de la composition sectorielle de leur portefeuille d’activités. La différence permet d’évaluer une composante dite « résiduelle », liée à un effet local. Cette composante résiduelle peut soit amplifier le recours à l’activité partielle (par rapport à ce que l’on pouvait attendre du profil des activités du territoire) soit, dans certains cas, le modérer. La zone d’emploi de Roissy est la championne du recours à l’activité partielle, avec plus de 11 % sur un an. Son portefeuille d’activités n’en explique que 60 % environ, mais sa spécificité de grande plateforme aéroportuaire internationale, amplifie le phénomène. Des zones d’emploi très touristiques la suivent comme celles de Calvi, Propriano, Menton, la Côte-sous-le-vent, Marne-la-Vallée (Eurodisney), Porto-Vecchio, Corte… mais aussi des zones d’emploi industrielles (Montbéliard) ou mixtes (Mont-Blanc, Vallée de l’Arve). Par rapport à ce que l’on pouvait attendre de la composition sectorielle des économies locales, France Stratégie propose une carte qui montre les écarts à la hausse (ou à la baisse) entre résultats attendus et résultats constatés. Le Grand Ouest, le Val de Loire comme le Massif Central ont par exemple moins recouru aux dispositifs d’activité partielle que ce que ne pouvaient laisser présager leurs profils productifs.

Les zones d’emploi qui ont le moins recouru au dispositif sont celles de Quimperlé, de Pontivy-Loudéac, de Mayenne, de Carhaix-Loudéac, de Niort, Chinon, de Vitré, des Savanes (Guyane)… Outre l’effet structurel favorable, un effet résiduel local important a joué. On pourra notamment évoquer une moindre virulence de la crise sanitaire dans le Grand Ouest, à l’inverse des zones d’emploi du Grand Est, des Hauts-de-France, d’Île-de-France, toutes marquées par un effet local amplificateur de l’effet de structure de leurs activités.

 

Bilan des destructions d’emplois salariés privés

Enfin, France Stratégie mobilise la variable de l’évolution des emplois salariés privés en mobilisant des données de l’ACOSS. Les zones d’emploi ayant connu les plus fortes destructions sont la Tarentaise (-12 %), Calvi (-9,7 %), Briançon, Le Mont-Blanc, Porto-Vecchio, la Maurienne, Sainte-Maxime, Corte… La composition sectorielle de l’activité explique une part du phénomène mais l’effet résiduel local s’avère beaucoup plus important. La carte comparant résultats attendus (en fonction des effets de structure) et résultats observés met en évidence une accentuation des impacts de la crise dans les massifs alpestre et pyrénéen, en Corse… D’autres territoires ont également surréagi parmi les pourtours du bassin parisien, en Normandie, dans le Pas-de-Calais, le sud du Centre-Val de Loire, le sud du Massif Central, de nombreuses zones d’emploi de la région Grand Est... D’autres grandes aires ont dans l’ensemble mieux résisté qu’attendu, dans le Grand Ouest, le delta du Rhône, en Outre-mer, en Nouvelle Aquitaine… Quelques zones d’emploi isolées surperforment au milieu d’un environnement beaucoup plus impacté. France Stratégie nous apprend que la zone d’emploi de Laon a connu un taux de croissance de +5,2 % de l’emploi salarié privé en 2020, un record ! De nombreuses zones d’emploi ultra-marines voient leurs taux d’emploi salariés privés progresser, ce qui est une bonne nouvelle. C’est aussi le cas des zones d’emploi de Nevers (Nièvre), de Langon (Gironde), d’Évry (Essonne)… Ces progressions s’expliquent essentiellement par un « effet local » indépendant de la composition de leurs tissus d’activités.

 

La carte des vulnérabilités

En combinant ces trois indicateurs complémentaires, les auteurs de la note proposent une analyse des fragilités cumulées et des vulnérabilités territoriales. Les scores à partir des trois indicateurs font apparaître de nombreux territoires littoraux et touristiques, notamment dans les Alpes et le grand quart Sud-Est, mais aussi les zones d’emploi frontalières (Alsace, Moselle, Côte-d’Azur). On retrouve également les zones d’emploi industrielles ou logistiques dont les activités sont concentrées dans les filières les plus impactées (Châteauroux, Montbéliard, Rochefort, Le Havre, Saint-Nazaire, Roissy, Tarbes Lourdes, Beaune…). L’Île-de-France concentre beaucoup de zones très impactées.

Parmi les métropoles, France Stratégie constate une assez forte disparité de situations. Celle de Nice subit les plus lourds impacts, suivie de Toulouse puis celle de Paris. À l’extrême opposé, les métropoles de Rennes, Nantes, Lille, Rouen, Montpellier… ont vu les chocs très amortis. L’intensité inégale de la crise Covid comme les spécificités de leurs profils productifs (poids du tourisme et des congrès, spécialisations industrielles…) expliquent ces différences.

En dernier lieu, France Stratégie rapproche son analyse géographique des premiers impacts de la crise de l'état des situations économiques locales en 2019. La note met en évidence le fait que la crise n’accentue pas systématiquement les fragilités territoriales antérieures mais tend à redistribuer les cartes. De nombreux territoires considérés comme fragiles avant crise subissent des impacts modérés quand d’autres, très dynamiques avant crise, subissent des chocs importants (Toulouse, Annecy…).

Il reste que certaines zones d’emploi fragiles avant crise se retrouvent également parmi les plus impactées, avec un effet double peine. France Stratégie identifie notamment les zones d’emploi d’Agde-Pézenas, de Sète, Arles, Sainte-Maxime, Fréjus et Calvi, mais aussi de Calais dans les Hauts-de-France et de Côte-sous-le-vent en Guadeloupe. Des soutiens particuliers devront être apportés à ces territoires vulnérabilisés.

Plusieurs cartes permettent également de vérifier la modération des impacts de la crise sur les territoires disposant d’un fort pourcentage d’emplois publics par rapport à ceux qui en sont peu pourvus et dont les économies locales reposent sur un fort tissu d’indépendants ou de très petites structures. Ces derniers n’ont pu bénéficier des mêmes amortisseurs de choc.

Au final, la publication de France Stratégie apporte des clefs de lecture très utiles avec des indicateurs originaux qui viennent enrichir la compréhension des dynamiques de développement territorial et les spécificités des profils productifs des territoires. Les enseignements de la note confirment pour une large part, avec des indicateurs différents, les premières analyses sur les degrés d’exposition à la crise des territoires que l’AdCF avait insérées dans ses analyses et propositions remises au Gouvernement au printemps 2020 en vue de la relance.

Une carte (réalisée par le cabinet OPC) utilisait également la composition sectorielle des économies locales (à l’échelle des intercommunalités et non des zones d’emploi) pour évaluer le degré d’exposition des territoires aux effets du confinement. Une autre (réalisée avec la Banque de France) portait sur la situation financière des entreprises avant la crise et le pourcentage des emplois situés dans des entreprises jugées fragiles. Cette dernière variable sera importante pour mesurer les effets de plus long terme de la crise, largement amortis en 2020 par les mesures massives de soutien public (chômage partiel, PGE, fonds de solidarité…), mais qui se feront sentir en 2021-2022 avec les défaillances d’entreprises et les plans sociaux qui ont été largement différés l’an passé.

 

Contact AdCF : Nicolas Portier

 

 

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