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Retours d’expérience

Communauté d'Agglomération Béthune-Bruay (62) : "Notre priorité se trouve au niveau de la transformation de l’industrie"

Olivier Gacquerre est le président de la communauté d'agglomération de Béthune-Bruay, Artois Lys Romane (62). Pour la série « Au cœur de la relance », il revient sur les actions déployées sur son territoire dans le cadre de France relance et du CRTE. Après le choc industriel liée à la fermeture de l’usine Bridgestone, le territoire cherche à rebondir. La relance va permettre au territoire de se créer une identité et de développer les dispositifs déjà en place comme Territoires d’Industrie.

Entretien réalisé le 23 février 2021

 

 

- La mise en place des initiatives -

Quelles sont les spécificités de votre territoire ?

Notre agglomération est composée de 280 000 habitants et de 100 communes. C’est la troisième Communauté d’agglomération de France. Nous avons trois typologies de communes : les communes minières (liées à l’histoire du territoire), les communes rurales (par leur nombre d’habitants) et les villes. Deux villes sont au centre des polarités : Béthune et Bruay-la-Buissière avec 25 et 22 000 habitants. Le territoire est assez éclaté et centralisé sur Béthune qui est la sous-préfecture. 

 

C’est un territoire avec des caractéristiques très différentes… 

En réalité, nous sommes la composition et l’adjonction de plusieurs pôles et centres de vie. Nous sommes un territoire jeune, construit par la loi et par la force administrative. Depuis janvier 2017, nous avons fusionné trois intercommunalités. Au moment où je vous parle, nous avons réussi la fusion administrative mais il reste à écrire un projet de territoire, une identité à partager. La nouvelle gouvernance est arrivée cet été. C’est donc assez récent pour nous. 

 

Quelles ont été vos premières missions liées à la relance ?

Nous avons dû gérer les urgences de la Covid mais aussi le choc industriel de la fermeture de l’usine Bridgestone. Les territoires périphériques vivent une transformation. Notre priorité se trouve au niveau de la transformation de l’industrie. Nos territoires sont en perpétuelle transition. Nous passons notre temps à changer d’industrie : les mines, la sidérurgie, le tissu et maintenant l’automobile. Ces transitions accompagnent celles du numérique et de l’écologie.

 

Le tout lié à une nouvelle crise, celle du Covid-19 ? 

Notre majorité politique est arrivée cet été dans un contexte particulier. Celui de la relance. Nous avons balayé toutes les politiques publiques menées par la collectivité. Nous gérons beaucoup de compétences, celles rendues obligatoires par la loi et d’autres facultatives. Nous avons des services mutualisés avec les communes. Nous sommes donc une intercommunalité qualifiée de services et de projets. Nous sommes en train de faire le mix des deux. Sur le plan de la relance, nous avons lancé un dispositif appelé « Agglo relance ». C’est l’interface local de France relance.

 

 

- Le fonctionnement des initiatives - 

Concrètement comment cela fonctionne ?

Nous avons dédié à la relance une équipe politique et une équipe technique au sein de l’agglomération. La première a vocation à recueillir tous les projets portés par l’agglomération. Puis, à les présenter au préfet et à la sous-préfecture. La deuxième partie est le recensement de toutes les fiches projets des communes, les fiches matures. Notre rôle est l’accompagnement en ingénierie et le recensement des projets portés sur le territoire. Nous avons collecté plus de 170 fiches-projet dont 90 fiches matures que l’on a pu porter aux services préfectoraux. 

 

Comment allez-vous utiliser ces fiches-projet ?

C’est une maitrise d’ouvrage commune. De notre côté, nous faisons l’inventaire et sommes le porte-parole auprès de la sous-préfecture. Nous avons amené les dossiers de l’agglomération et des communes. Cela a permis de fédérer l’ensemble des demandes. À titre personnel, j’ai aussi pu comprendre ce qu’il se passait sur mon territoire. Ainsi, nous avons pu donner des clefs de lecture à la sous-préfète et au préfet pour le fléchage.

 

Que se passe-t-il si le projet n’entre pas dans le cadre de France relance ?

Quand les projets ne sont pas fléchés sur France relance, nous allons vers d’autres dispositifs pour qu’ils puissent être accompagnés et surtout financés. Sur les projets de l’agglomération, nous avons plusieurs dispositifs : Action cœur de ville, Territoires d’industrie, Petites villes de demain, ERBM, PCAET, COTRI, etc. Aujourd’hui, toute cette batterie de dispositifs nous incite à accélérer nos politiques.

 

Quel a été votre priorité sur France relance ?

Pour nous, le premier sujet France relance a été l’accélération de Territoires d’industrie. Cela correspondait à l’après Bridgestone. Avec le choc industriel, il a rapidement fallu trouver un sujet d’avenir, assumer socialement le choc puis regarder comment nous pouvions proposer un plan B. Nous avons essayé de proposer une contre-expertise mais cela n’a pas abouti. Les discussions internes à l’entreprise sur la négociation du PSE ont donc été engagées. L’indemnisation est correcte aujourd’hui. Cela donne un peu de temps aux personnes qui se retrouveront sans emploi au mois de mai pour retrouver un travail. 

 

Après un tel choc, il faut réussir à rebondir…

Nous avons été accompagnés par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires (ANCT) pendant 150 jours. Sa mission était de regarder avec nous comment nous pouvions écrire rapidement une nouvelle feuille de route stratégique à l’échelle du territoire. Il fallait qu’elle tienne compte des filières d’avenir, des filières en difficulté et surtout de ce qui existe aujourd’hui à côté de Bridgestone. Cet accompagnement en ingénierie nous a bien aidé car l’agence est partie de la vision macro jusqu’à la vision entrepreneuriale. Nous avons fait le tour d’à peu près 150 entreprises. Nous avons identifié des projets de développement d’activités, de redéploiement d’activités ou de technologies. Nous sauvegardons aussi l’emploi. Avec Territoires d’industrie, nous avons pu bénéficier de 15 financements d’entreprise, avec 3 nouveaux qui devraient arriver. Nous avons des crédits fléchés pour les entreprises du territoire. La note d’évaluation précise également que potentiellement dans les 18 mois qui arrivent, 430 emplois devraient être créés par les entreprises du territoire.

 

Quel autre axe souhaitez-vous développer via France relance ?

La mobilité. Nous avons accéléré l’aménagement des gares, les pôles d’échanges multimodaux au niveau des voies ferrées avec des portes d’entrée de territoire. Nous avons plusieurs projets de réaménagement de gares. Nous souhaitons aussi amener du service avec un volet sur l’éco-mobilité notamment via des bornes électriques par exemple. Nous avons fléché beaucoup d’investissements sur ces sujets-là. Nous souhaitons tertiariser notre économie.

 

Souhaitez-vous vous engager dans le CRTE ? 

Nous sommes une nouvelle équipe, nous avons enclenché un certain nombre de sujets dont le CRTE. L’idée, c’est qu’il nous aide à mieux organiser notre stratégie de territoire. C’est pour le 30 juin, nous serons prêts. 

 

Quelles ont été les étapes de mise en place jusqu’à aujourd’hui ?

Nous avons créé un groupe de travail transversal en interne. Il est composé d’un portage politique, que je mène en direct, et d’un portage technique. L’idée est de pouvoir rassembler en quelques mois tous les enjeux stratégiques du territoire. Pour nous, le CRTE ne sera pas l’écriture du projet de territoire définitif. Ce sera la conclusion et la traduction de l’ensemble des grands enjeux partagés du territoire. À la fois par les maires et les habitants. Nous allons aussi faire travailler des universitaires. Nous sommes en train de voir comment contractualiser avec Carlos Moreno (spécialiste de la ville intelligente et humaine) et sa Chaire pour un travail sur trois ans. Car, après la signature du CRTE, nous allons traduire le projet du territoire en fiches action.

 

Qu’est ce qui va alimenter le CRTE ? 

Tous les outils que nous avons signés et un diagnostic partagé. Sur ce point, nous sommes en train de sortir une photo du territoire que nous allons partager avec les maires et les acteurs par un sondage. Nous allons surtout nous servir de l’agence d’urbanisme pour mener une vision de l’après-covid chez nous. Concrètement, nous voulons être l’anti Florange. Je ne juge pas ce territoire que je respecte, mais après Florange, il y a eu un choc industriel. La ville a eu du mal à se relancer et cela a presque été la mort d’un territoire. Nous voulons faire le contraire. L’industrie est morte, vive l’industrie. Comment nous arrivons à ces transformations sociétales ? À changer de modèle énergétique pour arriver à un avenir décarboné ? À sortir d’un modèle techno pour arriver à un modèle sur les usages et les fonctionnalités ? Comment faire de l’aménagement au service du collectif ? Comment amener de nouvelles formes de solidarités, y compris dans l’emploi ? Nous allons par exemple expérimenter le dispositif Territoire Zéro chômeur de longue durée. 

 

Quels sont les avantages de ce Contrat de relance et de transition écologique pour votre territoire ?

Il va nous aider à nous organiser. Nous allons inclure tout ce qui est pacte de gouvernance, fonctionnement démocratique de la collectivité, etc. Il va nous permettre de nous mettre d’accord sur une base commune : les enjeux partagés stratégiques du territoire. Nous allons faire du collectif en priorisant nos actions et notre budget, créer un vrai débat démocratique.

 

Quelles vont être les axes prioritaires du CRTE ? 

Le CRTE doit nous permettre d’arrêter de nous éparpiller et de tout ranger dans cette grande « armoire ». C’est ainsi que j’imagine un CRTE. Nous avons eu l’idée de travailler avec un conseil de développement, avec les services de l’État et les partenaires : département, région et Europe pour faire en sorte que tout se coordonne bien dans ce grand document clé, cadre, qui nous permettra ensuite de décliner notre stratégie sur les années suivantes. 

 

Comment allez-vous intégrer les habitants à ce processus ?

La photographie du territoire réalisée avec les maires sera terminée au mois de mars. Je suis convaincu qu’ils ont une vision parcellaire du territoire. Je veux qu’ils le voient avec leur casquette de conseil communautaire et pas seulement de maire. Pendant ce temps, nous allons faire un sondage via un institut de sondage pour analyser l’image de nos politiques. Que pensent les acteurs économiques de la région ? Que retiennent-ils ? Nous allons faire tout cela de manière presque scientifique. Ensuite, nous ferons intervenir des universitaires pour qu’ils puissent nous parler précisément de sujets comme la fin de l’étalement urbain, la nécessité de désartificialiser nos centres villes. Car derrière, ce n’est pas seulement le CRTE, c’est aussi tous les documents réglementaires : le SCOT, le PLHI, etc. Il faut mettre les choses dans l’ordre. Quand nous auront identifié les enjeux avec les maires, nous appellerons les habitants pour leur demander de prioriser. Ce sondage se tiendra au mois de mars. Nous, élus intercommunaux, nous avons été élus sur des programmes communaux. Le projet que nous devons écrire n’a pas été voté par les habitants. Toute la difficulté est de trouver une légitimité, d’associer les habitants et les acteurs sans rendre illégitimes les maires qui s’inscrivent dans ce dispositif. 

 

 

- Les éléments à retenir - 

Quelles autres difficultés avez-vous rencontrées lors de la mise en place des actions France relance ou du CRTE ?

La difficulté habituelle c’est la méthodologie : la transversalité, la capacité à mettre tous les acteurs autour de la table. Il faut faire connaître la démarche, la faire comprendre, la partager, la rendre légitime. Ensuite, il y a un élément plus politique. J’espère que la contrepartie du CRTE n'est pas une reprise en main par l’administration centrale de la gestion des collectivités territoriales… Que ce n’est pas une nouvelle forme de recentralisation. Nous perdons de plus en plus de légitimité au niveau budgétaire, fiscal et contractuel. Ce contrat va donner beaucoup de pouvoir aux préfets sur la répartition des subventions. Cela nous oblige à être plus efficaces et pertinents. Je souhaite que cela oblige l’État à plus de coopération et d’ouverture. Je ne veux pas que ce contrat devienne contre-productif. Je n’en ai pas la pensée, mais je reste vigilant. 

 

Quels sont les financements des projets liés à Territoires d’industrie et à la mobilité ?

Pour Territoires d’industrie, les financements se font projet par projet dans les entreprises. Ce sont elles qui touchent directement les fonds. J’ai par exemple une entreprise qui change complètement de produit. Elle fabriquait des gobelets en plastique et va changer pour les faire en carton, par rapport à la transition écologique. Elle va toucher jusqu’à 40% d’investissement global en subventions. Pour nous, France relance vient bonifier des subventions déjà demandées. Parfois, nous avions déjà l’Europe ou l’État sur une part, et nous avons pu demander un complément entre 20 et 30%. Lorsque nous faisons l’addition, certains projets vont être financés jusqu’à 80%. Cela permet de réenclencher une dynamique économique sans fragiliser nos budgets. Une grande partie de nos recettes est basée sur la CFE. Compte tenu de la situation économique, nous pensons avoir un impact sur nos recettes. Nous ne sommes pas dans les critères de garantie des recettes par l’État. Nous devons faire attention. France relance nous permet donc de garder un niveau important d’investissement sur le territoire sans prendre de risque trop important sur la dégradation du budget. Sinon cela pourrait se traduire par une augmentation des impôts et ce n’est pas le but. 

 

Quelle est la prochaine étape ?

Le lancement officiel de notre comité de pilotage, en y associant l’État. Puis, la photographie du territoire et son partage. Ensuite, la définition des enjeux de nos territoires périphériques en France, accompagné de débats avec les élus et les techniciens. Et enfin, la synthèse et sa validation par les habitants pour arriver à la signature finale. Pour nous, le CRTE est un outil administratif, un guide méthodologique pour rebondir, finir la fusion administrative, créer une identité commune, une nouvelle histoire qui soit celle de l’après Bridgestone.

 

 

 

"Au cœur de la relance" est une série de l'AdCF en partenariat avec Territoires-audacieux.fr destinée à valoriser les initiatives des intercommunalités dans le cadre de la relance, à les accompagner : interviews de président.e.s d'intercommunalités, questions/réponses techniques, échange avec une personnalité qualifiée, ...

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Contacts :

- AdCF : Sandrine GuiradoYoann JacquetFloriane Boulay

Territoires-audacieux.fr : Baptiste GapenneLéa Tramontin

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