Thématiques

Retours d’expérience

Au cœur de la relance avec Virginie Carolo-Lutrot, présidente de Caux Seine Agglo

Virginie Carolo-Lutrot est la présidente de la communauté d’agglomération Caux Seine Agglo (76). Pour la série « Au cœur de la relance », elle revient sur les différents dispositifs mis en place sur son territoire dans le cadre de la relance. Objectifs : organiser la gouvernance du territoire, faire émergence de nouvelles filières, soutenir l’économie locale et former les acteurs territoriaux aux nouveaux outils numériques. L’agglomération s’engage également dans le CRTE via son Projet de territoire à la relance, aux transitions et à l’écologie, déjà créé en amont.

 

- La mise en place des initiatives - 

Quels éléments vont faciliter les initiatives liées à la relance sur votre territoire ?

Bien avant la relance, il y a deux ans, nous avons réorganisé certaines de nos compétences. Nous avons notamment créé une SPL : Caux Seine développement. La SPL est basée sur un triptyque. Pour le développement économique, il nous fallait du foncier. Pour la partie commerciale et marketing territorial, nous nous sommes appuyés sur les filières d’innovations. Et le troisième volet abrite la maison des compétences. Cette dernière permet de mettre en relation les demandeurs d’emplois, les formateurs et les entreprises en recherche de main d’œuvre. Notre armature sur la relance économique est basée sur cette SPL. Aujourd’hui, nous sommes dans l’appel à projet transition collective car nous sommes déjà prêts à organiser des formations assez rapides pour les filières émergentes. 

 

Parmi ces filières, vous avez par exemple décidé de vous engager sur le volet de l’énergie…  

Notre territoire accueille une plateforme pétrochimique et des sous-traitants tout autour. Depuis trois ans, nous nous sommes lancés dans l’hydrogène avec la plus grosse usine européenne de production d’hydrogène décarboné et vert. Nous avons construit des filières autour : un cabinet d’ingénierie, un écosystème de formations, de la maintenance. Nous recrutons dans ces domaines et nous nous saisissons du plan de relance pour leur accompagnement et leur émergence. Cela se traduit par la mise à disposition de terrains pour des entreprises sous-traitantes ou encore une antenne universitaire (nous travaillons avec des écoles d’ingénieurs locales, l’Éducation Nationale et les filières comme France hydrogène) pour créer des formations à ce sujet. 

 

Sur la transition écologique quelles sont les réflexions menées sur votre territoire ?

Nous avons tout un volet sur l’écosystème local. Nous avons mis en place une réorientation budgétaire, rencontrés les grandes fédérations donneuses d’ordres sur le territoire et fait émerger un triptyque sur la rénovation énergétique des bâtiments. Nous avons axé tout notre axe budgétaire sur la transition énergétique : la nouvelle façon de faire des routes, l’éclairage public et les investissements sur l’usine d’incinération. Pour les centres d’enfouissement technique, nous utilisons le plan de relance pour financer des études en « énergies fatales ». C’est extrêmement important pour nous. Sur un territoire où l’écosystème est interdépendant, les chances de délocalisation sont plus faibles. Les matières premières de certains sont les déchets des autres. Notre rôle, c’est d’apporter les tuyaux et financer les études pour créer cette interdépendance d’écosystème. 

 

Quelles sont les autres filières sur lesquelles vous avez décidé de miser ? 

Notre dernier volet se situe au niveau de l’artisanat et du commerce. Nous avons mis en place un fonds dès le mois de mars. Il est venu abonder le fonds de soutien régional et national. Nous avons ajouté la baisse ou la suppression des loyers, en fonction d’une fermeture partielle ou totale, pour les locataires de la ville. Pour ceux qui ne le sont pas car ils sont avec un bailleur privé, nous prenons en charge 500€ par mois de loyer lorsqu’ils sont fermés de manière administrative. Nous avons créé une conciergerie et une place de marché numérique. Elles sont financées par l’agglomération. L’ensemble des commerces et des artisans du territoire sont invités à s’y connecter. Pour toutes les associations liées à l’ESS, nous avons maintenu l’ensemble des subventions. Nous tenions à ce qu’ils puissent se projeter sur l’avenir. Nous avons aussi lancé l’appel à projet #Rebond. Il permet de financer de nouveaux projets pour les particuliers. De la reprise d’une pisciculture à la fabrication de masques, jusqu’à la reprise d’une chèvrerie. Quatre projets ont été financés de manière participative avec la plateforme Kiwai.

 

- Le fonctionnement de l’initiative -

Quels dispositifs liés à la relance sont actuellement en fonctionnement sur votre territoire ?

Nous continuons l’aide aux loyers pour les cafés, hôtels et restaurants qui sont fermés. Nous avons aussi lancé sur différentes communes une dizaine de boutiques tests avec des loyers vraiment dérisoires. Nous nous sommes aperçus que de nombreuses personnes étaient en reconversion professionnelle. Cela nous permet de tester des nouveaux projets avec des enveloppes budgétaires peu conséquentes. Nous menons de front le structurel et le conjoncturel, ça nous paraissait essentiel. 

 

Que prévoyez-vous pour la suite ?

Maintenant, nous sommes dans une phase plus durable de la crise sanitaire, où il faut tenir dans la longueur. Nous allons développer l’apprentissage numérique. La place de marché a beaucoup accompagné nos commerces et nos artisans. Mais, pour la suite, il faut vraiment qu’ils soient autonomes sur le volet numérique. Les donneurs d’ordres comme les communes et les intercos fonctionnent principalement avec des plateformes numériques. Par exemple, nous avons fermé notre restaurant municipal au mois d’octobre. Nous avons donc conventionné avec l’ensemble des restaurateurs et des traiteurs de la commune dont je suis maire. Nous finançons 6€ par repas à emporter à l’ensemble de nos agents municipaux. Cela représente plus de 300 personnes. Quand les restaurateurs et les traiteurs font payer des formules à 10€, les agents paient 4€ et nous les 6€ restant. Pour pouvoir être payé rapidement, il faut être équipé correctement pour pouvoir communiquer avec le logiciel de la trésorerie. Nous nous sommes aperçu qu’un commerçant sur deux n’en avait pas. Tout un pan de l’économie locale a échappé au coup de pouce que peuvent faire les collectivités car elles ne sont pas équipées numériquement, ni formée, ni acculturée. Nous entreprenons donc un volet plus durable avec la région, financé dans le cadre du plan de relance. Ce plan de relance est chapeauté par le projet de territoire que l’on a renommé : projet de territoire à la relance, aux transitions et à l’écologie. Nous avons le même acronyme que le CRTE mais nous ne disons pas tout à fait la même chose. 

 

Vous allez lier votre projet de territoire à la relance, aux transitions et à l’écologie (PRTE) et le CRTE ? 

Nous venons, un peu de manière opportuniste, greffer l’ensemble de nos projets au contrat de relance et de transition écologique. Cela nous permet de re-prioriser en fonction des grandes lignes du CRTE, par rapport à tout ce que nous avons mis en place sur notre contrat de territoire. Nous sommes en train de le réorienter pour pouvoir coller au CRTE et au PRTE du territoire. C’est une démarche que nous menons depuis deux ans, elle nous a aidé à saisir les opportunités.

 

Cela va vous faire gagner du temps dans le montage de votre CRTE… 

Pour nous, le CRTE va être le regroupement de tous les documents cadres que nous avons mis en place sur le territoire. Il y a l’appel à projet 100% ENR. Nous sommes aussi labellisés Cit’ergie. Des communes sont labellisées biodiversité et nous avons le Plan climat-air-énergie territorial. Cela nous a permis de faire émerger trois grandes filières de développement économique : la décarbonisation de l’économie, la résilience économique et la valorisation de la captation carbone. Nous misons sur l’adaptation et l’atténuation. C’est-à-dire remplacer l’hydrogène gris par le vert ou le décarboner puis le capter pour en faire de l’énergie pour d’autres industries.

 

Comment le CRTE va se mettre en place sur votre territoire ? 

Je crois que la région Normandie est entre deux eaux sur ce contrat, mais ça ne nous empêchera pas de signer avec les services de l’État. De ce CRTE, découlera complètement notre projet de relance des transitions et de l’écologie tel que nous l’entendons sur notre territoire. Nous devrions le finaliser pour le mois de juin. Nous avons déjà fait notre pacte de gouvernance. C’est-à-dire que nous avons expliqué où nous voulions aller et comment : avec les communes, les partenaires institutionnels, associatifs et du monde économique. Nous sommes en train de régler les problèmes budgétaires : réallocation des crédits sur les lignes qui nous semblent prioritaires. D’ici le mois de juin, le contrat viendra tout chapeauter avec l’écriture opérationnelle, avec nos partenaires, projets par projets. 

 

- Les éléments à retenir -

Quel est le coût des principaux axes de la relance ?

Nous avons un million d’euros par an sur le développement économique provisionné. Il sert soit au soutien à l’aménagement soit à la réflexion pour la mise en place de la conciergerie ou du click and collect. Pour les commerces, artisans et TPE, cela nous a coûté moins de 200 000€ (sur le fonds structurel de l’agglo), fléché dès le mois de mars. 

Le fonds de soutien d’État a bien fonctionné. La région est venue abonder via le fonds impulsion relance sur la base de 40%. Nous ajoutions les 60%. Là encore, nous avons trouvé sur nos commerçants seulement deux dossiers qui n’ont pas été accompagnés par l’État. Je ne parle pas de trésorerie car certains n’ont encore rien touché. Nous sommes d’ailleurs prêts à faire des avances remboursables en attendant. Mais parfois nous ne sommes pas beaucoup plus rapides que l’État. 

En tout cas, nous avons gardé cette enveloppe pour imaginer un dispositif sur mesure pour ceux qui sont passés à travers les trous de la raquette. Nous ne sommes pas venus en complément mais nous avons couvert des actions qui ne l’étaient pas. 

 

Quel mode de financement avez-vous utilisé ?

L'enveloppe pour le soutien à l’économie pendant la crise sanitaire est issue du surplus de la cotisation de la valeur ajoutée des entreprises. Elle est extrêmement volatile et dépendante de l’activité économique des entreprises. Quand elles fonctionnaient bien, nous avions une enveloppe de quatre millions d’euros environ. Quand nous sommes passé à 6 millions, nous avons gardé le surplus pour que ce soit un coup de pouce à l’économie. Nous pensons qu’il y a un cercle vertueux à organiser. Il ne faut pas attendre dix ans pour rendre à l’économie ce qu’elle produit sur le territoire. Pour nous, il était essentiel de faire émerger des lignes budgétaires, dont environ un million d’euros pour le soutien. Et finalement, nous avons dépensé moins de 200 000 euros pour les TPE. Il n’y avait pas tant de difficultés que ça sur notre territoire. 

 

C’est une question d’arbitrage en fonction des projets ?

Un territoire résilient est un territoire qui s’adapte. Dans ce cadre, nous devons aussi innover en ingénierie budgétaire. Cela veut dire que je ne cherche pas à avoir de l’argent supplémentaire pour réaliser ces programmes. Je cherche à prioriser, quitte à diminuer la voilure sur un certain nombre de volets de l’action publique qui ne sont pas essentiels en ce moment. Ainsi, je reste à enveloppe budgétaire constante. Je ne cours pas après les dotations de l’État. Vu les milliards qui sortent pour soutenir l’économie, c’est dans notre poche que cela va être retiré, nous le savons pertinemment. Soit nous attendons que la vague arrive, soit nous organisons notre budget pour créer des effets leviers et essayer d’absorber cette vague de diminution budgétaire. Je prendrais ce qu’on va me donner mais je crois que nous devons avoir la responsabilité de réorienter certaines enveloppes budgétaires : de prioriser, de supprimer et de décaler certains projets.

 

Quelle(s) difficultés(s) avez-vous rencontrées tout au long de l’élaboration de ce plan de relance et du CRTE ? 

Il m’a manqué un interlocuteur au niveau de l’État. Je m’attendais vraiment à ce que le sous-préfet à la relance vienne voir les collectivités très rapidement. Ils ont été annoncés de manière très irrégulière sur les territoires. Je pense que l’État a beaucoup parlé à l’AMF et à l’ARF et a un peu oublié les EPCI. Alors que nous portons la compétence « développement économique ». Je ne vois pas comment on a pu passer à côté. Je vois le sous-préfet à la relance ce soir, mais nous devions répondre aux appels à projet en février. Je regrette que ce soit arrivé trop tard. Tous les projets doivent être bouclés pour le 28 février et je le rencontre le 11. J’attends cette nomination depuis octobre, ça a été un problème pour moi. Nous avions la volonté. Nous avons l’organisation budgétaire pour répondre à cette demande, nous avons les projets mais nous avons manqué d’interlocuteurs privilégiés. 

Ce CRTE vient parachever notre accord avec les services de l’État, la région et le département. Après, il faudra arrêter de nous dire qu’il faut refaire des études ou autre. Il faut dérouler. Ce sont des choses que j’aurais aimé négocier en amont avec le préfet ou le sous-préfet à la relance. 

 

Qu’attendez-vous du sous-préfet à la relance maintenant ?

Nous allons commencer à rédiger les conventions entre nous, travailler avec la sous-préfecture. J’espère que le sous-préfet à la relance viendra sur le terrain. J’aimerais qu’il comprenne que les projets qu’il y a sur l’agglomération ont tous un fil conducteur. Hier je lançais la maitrise d’œuvre sur une friche industrielle, une ancienne grande filature dans laquelle nous allons faire une école de design, un restaurant, un hôtel, des coworking, des ateliers de créateurs et des logements. J’ai envie de leur dire que c’est le même fil : il y a l’énergie, il y a notre passé patrimonial, il y a les filières de demain, il y a de l’ouverture, de la création de logement, de l’activité, du tourisme… J’ai parfois l’impression qu’on pense que les élus traitent leurs dossiers court terme. Mais je peux vous dire que ce n’est pas du tout le cas. Je sais exactement où je veux que le territoire soit dans quatre ou cinq ans. Je pense que le préfet doit nous faire confiance à ce sujet. Il faut sortir du carcan des procédures et contractualiser, regarder ensemble où nous allons. Ensuite, qu’il nous fasse confiance. Nous rendrons des comptes, nous sommes des gens responsables. Nous pouvons nous rendre compte quand nous avons pris le mauvais chemin et fermer les robinets ou prendre un autre chemin.

 

Propos recueilli par Léa Tramontin le 11/02/2021

 

 

 

"Au cœur de la relance" est une série de l'AdCF en partenariat avec Territoires-audacieux.fr destinée à valoriser les initiatives des intercommunalités dans le cadre de la relance, à les accompagner : interviews de président.e.s d'intercommunalités, questions/réponses techniques, échange avec une personnalité qualifiée, ...

Retrouver l'ensemble des vidéos et articles du programme

 

Contacts :

- AdCF : Sandrine GuiradoYoann JacquetFloriane Boulay

Territoires-audacieux.fr : Baptiste GapenneLéa Tramontin

Partager
En savoir plus
Documents à télécharger Documents à
télécharger

Dernières
Actualités
Dernières
Publications
Dernières
Positions