Thématiques

Développement économique

L’industrie dans nos territoires : adapter le regard aux nouvelles réalités

Poursuivant sa série de publications sur les économies des intercommunalités françaises, réalisées avec le concours du cabinet OPC et le soutien de la Banque des territoires, l’AdCF a voulu consacrer une nouvelle note à la question de l’industrie dans les territoires pour en mesurer le poids, tout en élargissant le regard à la notion d’« hyper-industrie ». Développée par l’économiste Pierre Veltz cette notion vise à tenir compte des nouvelles imbrications industrie-services et mesurer toutes les activités entrainées par l’industrie. Le changement de regard permet de relativiser la notion de désindustrialisation. Et soulève des surprises.

Une première partie analyse les nombreuses pertes d’emplois industriels « manufacturiers » subies par les intercommunalités depuis la récession de 2008. Se confirme le constat des lourdes pertes connues par les territoires français et notamment des bassins de sous-traitance. L’érosion concerne toutes les strates d’intercommunalités entre 2008 et 2016, pour une régression de 2,5 points de la part de l’emploi industriel dans l’emploi salarié privé (17,4% à 15%).  Même si les taux d’emplois industriels des petites intercommunalités rurales (moins de 20 000 habitants) restent les plus élevés, avec 25% en moyenne, les érosions y ont été les plus fortes (-16,4%) suivies par les grandes agglomérations de 200 000 à 500 000 habitants (-15,3%). La note montre néanmoins que ces moyennes cachent des disparités importantes entre territoires ; entre ceux qui ont résisté à la récession et même réussi à recréer des emplois industriels (251 intercommunalités) et ceux qui ont connu les pertes les plus importantes (en nombre d’emplois en valeur absolue ou en pourcentage de leurs emplois industriels).  

Enrichie de cartes, la note offre un panorama assez fin des trajectoires consécutives à la crise précédente et à l’état des lieux avant le léger rebond industriel de 2018-2019 puis la crise covid-19. Cette première partie porte néanmoins sur le seul emploi manufacturier classique, celui qui se situe en quelque sorte à l’intérieur des usines et sites de production. 

L’originalité de la note est moins dans sa première partie que dans sa deuxième. Annoncée par le titre de la note, c’est la notion d’ « hyper-industrie », développée par Pierre Veltz, qui est au cœur de l’analyse. L’AdCF et OPC ont voulu élargir le regard et renouveler les approches statistiques en considérant que l’industrie ne peut plus se penser qu’à l’intérieur des usines. Est ainsi proposée une autre lecture des systèmes productifs, plus adaptée aux réalités industrielles d’aujourd’hui. Avec pour effet de redresser sérieusement le poids de l’industrie dans les économies locales.

La « désindustrialisation » est trop souvent réduite aux phénomènes de délocalisation et de compétition extérieure. S’ils contribuent au phénomène, il est important de ne pas s’y limiter et de tenir compte des indicateurs retenus pour évaluer cette désindustrialisation. Les résultats ne sont pas les mêmes si l’on raisonne en termes de part de l’industrie dans l’emploi ou dans la valeur ajoutée, de poids relatif dans l’export ou dans la recherche-développement. Dans l’emploi, l’industrie « manufacturière » ne pèse plus que 15% certes. Mais dans l’export et la R§D, c’est plus près de 70%.

Au cours des dernières décennies, les activités manufacturières les plus routinisées ont été progressivement transformées par l’automatisation, les gains de productivité et les investissements productifs (énergie, nouveaux procédés, commandes numériques…), réduisant le poids des effectifs industriels. Un autre phénomène a été celui de la réorganisation des entreprises à travers la désintégration verticale et la décomposition du système productif en chaines flexibles. Filialisations, cessions, externalisations… ont conduit à reporter à l’extérieur des industries des activités de conception, de design, de maintenance, d’étude, de recherche, de transport, de logistique, de comptabilité… qui étaient auparavant intégrées dans les entreprises industrielles. De grands groupes ont filialisé leurs centres de recherche ou leurs activités de commercialisation. Pour autant, il reste que c’est l’outil et le bien industriel qui sont au cœur de cette galaxie. 

En élargissant le regard de la sorte, la géographie de l’industrie française et des services associés n’est plus la même. Surtout, le poids de l’éco-système « productif » dans l’emploi salarié privé et dans les économies territoriales doit être totalement reconsidéré. La « désindustrialisation » de la France y apparaît beaucoup moins évidente et surtout moins inéluctable. L’industrie « servicielle » à la française reprend des couleurs. Les cartes et analyses de la note montrent que cette « hyper-industrie » (ou « péri-industrie ») a progressé depuis 2008, dans toutes les strates d’intercommunalités. Sa part dans l’emploi salarié privé est proche de 30%. Il atteint même 36,3% de l’emploi des principales métropoles, qui n’ont plus guère d’usines mais beaucoup d’activités de services, d’ingénierie, de recherche, de conception… travaillant pour les usines ou en lien étroit avec elles. 

Ces travaux confirment que les découpages statistiques traditionnels des secteurs « primaire », « secondaire » et « tertiaire » (agriculture, industrie, tertiaire) ne correspondent plus à grand-chose aujourd’hui compte tenu de l’interpénétration des activités. L’agriculture contemporaine est totalement imbriquée avec l’industrie (IAA, machine agricole, chimie, équipements…) et avec des services qualifiés (logiciels, numérique, transports, distribution…). L’industrie est devenue très « servicielle » et incorpore également beaucoup de produits issus de l’agriculture (bois, produits naturels, essences végétales…).

La notion d’hyper-industrie prend sens dans ce nouveau contexte.

 

Contacts : Floriane Boulay, Nicolas Portier

Partager
En savoir plus

Dernières
Actualités