Thématiques

Développement économique

Les industries redéploient leurs activités pour faire face à l’urgence

Gel hydro-alcoolique, respirateurs artificiels, matériel de protection (masques, surblouses, tenues spéciales, vitres de plexiglass…), tests, molécules pharmaceutiques… de nombreuses entreprises françaises (PME, ETI, filiales ou établissements de grands groupes…) se réorganisent dans l’urgence pour répondre aux besoins du moment et aux ruptures des chaines d’approvisionnement. Ces réorganisations permettent de maintenir de l’activité au moment où nombre de secteurs entrent en chômage technique sous l’effet de la fermeture des débouchés, des ruptures de chaines d’approvisionnement ou des demandes de sécurité du personnel. Tour d’horizon et analyses de l'AdCF.

Le gouvernement français engage une mobilisation inédite des entreprises industrielles en s’appuyant sur les différents comités stratégiques de filières du Conseil national de l’industrie, les pôles de compétitivité ou clusters et les fédérations professionnelles… Des dizaines d’entreprises ont d’ores et déjà répondu à l’appel selon le communiqué de presse du Ministère de l’Economie.

Respirateurs, gel hydro-alcoolique, masques, autres protections… Mobilisation générale et créativité

Un nombre toujours plus important de malades du Covid-19 doivent être placés sous respirateur, en soins intensifs ou en réanimation, en raison de la destruction de leurs cellules pulmonaires par le virus SARS-CoV-2 et de l'incapacité des poumons à fonctionner correctement. Face à la pénurie mondiale de respirateurs artificiels ou ventilateurs de réanimation les Etats tentent de mobiliser leurs grands industriels. Cette pénurie affectera dans les prochaines heures les hôpitaux français.

A ce jour, Air Liquide est le seul industriel en France qui produit ces respirateurs. Le groupe a déjà annconé avoir agrandi sa ligne d’assemblage pour doubler sa production. Dans un communiqué du 24 mars, Air Liquide donnait des précisions : "Le nombre de ventilateurs pour la réanimation devrait passer de 500 unités fabriquées actuellement à 1.100 en avril sur le site d'Antony, en région parisienne, et le nombre de ventilateurs non invasifs, produits à Pau, passera quant à lui de 200 à 600." La société paloise Eove, qui compte 30 collaborateurs, s’est réorganisée pour pouvoir doubler la production et la quadrupler prochainement si nécessaire. Créée en 2014 et acquise par Air Liquide en 2018, elle fabrique habituellement 200 respirateurs pour des patients à domicile. "Destiné à la prise en charge à domicile de patients souffrant d'insuffisances respiratoires chroniques, il est petit, léger, mobile et connecté ce qui permet de recueillir toutes les données de suivi du patient à distance et en temps réel", selon La Tribune

Face à la dégradation de la situation sanitaire, les pouvoirs publics poussent à la constitution urgente de consortiums d'industriels avec l'engagement de constructeurs automobiles ou d'autres secteurs. En visite à Angers dans une usine de fabrication de masques, le président de la République a confirmé le 31 mars qu'un consortium mené par Air Liquide se constitue avec Schneider Electric, l'équipementier automobile Valeo et  PSA. « D'ici mi-mai, 10.000 respirateurs seront produits », rapporte Le Figaro, pour équiper les hôpitaux débordés par les cas graves de malades. Ce groupement d'entreprises va être soutenu par l'Etat à hauteur de 35 millions d'euros, selon Libération.

Une autre initiative a été lancée par le Fonds de dotation de la Fédération hospitalière de France pour la recherche et l'innovation qui élabore un modèle open source à partir de systèmes de traitement de l'air utilisé dans les salles blanches, comme le rapporte L'Usine nouvelle. Un prototype devrait voir le jour cette semaine avec l'appui de la Direction générale de l’Armement du ministère des Armées pour commencer rapidement l'industrialisation. Cette initiative est conduite en coordination avec le groupe Airbus qui travaille également sur un projet de respirateur (plus de détails ici : https://www.industrie-techno.com/article/la-federation-hospitaliere-de-france-planche-sur-un-respirateur-rapidement-industrialisable-annonce-enguerrand-habran-son-directeur-de-l-innovation.59701).

Le quotidien régional L’Alsace évoque la filiale française du groupe allemand Effbe qui s’efforce de maintenir son activité (avec le volontariat des salariés) pour faire face à l’explosion de commandes de filtres pour respirateurs artificiels. Le fabricant allemand Braun lui en demande 16 000, contre 1500 pour l’ensemble de 2019. L’entreprise s’organise en 3X8 en multipliant les précautions sanitaires pour offrir des garanties aux salariés volontaires.

Sur les sujets plus techniques, des savoir faire se réinventent pour faire face au manque de composants et de pièces : valves, filtres, fixationsL’Usine nouvelle évoque les efforts menés (article du 15 mars) par Martin Technologies, une PME de Lézigné, en Maine-et-Loire, qui met tout en œuvre pour produire des claviers de commande nécessaires aux respirateurs artificiels, et faire face aux croissances des sollicitations.

Pour ce qui est des masques de protection, un cahier des charges a été élaboré par la Direction générale de l’Armement afin de conduire des tests permettant d’évaluer la performance des nouveaux prototypes de masques pouvant être proposés.

La fabrication de gel hydro-alcoolique en grand volume est assurée depuis fin février par un renforcement des chaînes d’approvisionnement en matières premières par réacheminement de l’éthanol. Certaines barrières réglementaires ont été levées pour permettre la modification rapide de chaînes de production des industriels de la santé, de la chimie, du secteur cosmétique. La filière emballage s’est également mobilisée sur les contenants adaptés. Soutenue par le gouvernement, une plateforme d’échanges « StopCOVID19 » a été mise en place par la société MIRAKL pour servir de « marketplace » entre professionnels. 

En Guadeloupe, plusieurs entreprises (qui veulent rester anonymes pour valoriser la démarche collective) mettent à disposition des milliers de litres d’alcool de canne disponibles et mutualisent la production future sur l’usine de Bonne-mère pour faciliter la logistique. La question du moment est de trouver la glycérine nécessaire à la production du gel.

En Dordogne, ce sont des vignerons (caves coopératives de Sigoulès) qui ont répondu à l’appel d’une élue locale pour procurer la glycérine manquante à une entreprise locale en capacité de produire du gel, le temps que l’approvisionnement se réorganise. Toutes les entreprises du département se sont mobilisées pour répondre aux besoins immédiats et desservir les EHPAD et les hôpitaux puis les maisons d’arrêt, les livreurs ou chauffeurs…

La préfecture de région a passé commande, à plus vaste échelle, de dix tonnes de gel à une entreprise de Gironde. Les règles ont été assouplies et les obstacles administratifs levés avec la participation des douanes et de la DREAL pour les autorisations.

En Occitanie, La Dépêche explique que l’entreprise de parfum Berdoues (Cugnaux) a livré ses premiers stocks de gel au CHU de Toulouse après avoir totalement converti sa ligne de production suite à un appel de la Fédération des entreprises de la beauté. 

Dans le Nord, à Lestrem, l’usine Roquette s’est engagée à fournir une tonne par jour de gel. L’Aisne nouvelle explique (24 mars) que c’est la pharmacie centrale du CHU de Lille qui, avec l’appui d’étudiants, est le premier producteur industriel des Hauts de France avec 2000 litres de solution par jour qui servent en priorité aux activités sanitaires mais qui ont aussi servi à d’autres acteurs et usages (y compris bureaux de vote du premier tour). Le sujet est de sécuriser l’approvisionnement d’alcool et de sécuriser le conditionnement. Des brasseurs de la région ont accepté de prendre en charge cette phase finale qui nécessite des solutions automatisées. 

En Bretagne, c’est le groupe Yves Rocher dont l’un des dirigeants explique à Ouest France que le groupe a fourni aux centres hospitaliers les composants nécessaires pour qu’ils fabriquent du gel, le temps que le groupe dispose des autorisations des douanes pour produire 20 000 flacons dans la semaine. Il évoque la nécessité de sécuriser la disponibilité des matières premières et composants à moyen terme. Par ailleurs, il mentionne le repositionnement de la filiale du groupe située à Troyes, Petit bateau, qui s’est associée avec un fournisseur de tissu et un fabricant d’élastiques pour fabriquer des masques, en liaison avec l’ARS.

La Région Bretagne, en lien avec son agence Bretagne Développement Innovation (BDI), l’agence régionale de santé et Biotech Santé Bretagne, assure la mise en relation des entreprises pour le maintien des activités stratégiques dans le contexte du Covid-19. Afin de maintenir la disponibilité des matériaux, des équipements, des composants, des services et des produits finis essentiels au bon fonctionnement des services de santé, mais aussi de l’industrie agroalimentaire ou d’autres secteurs vitaux, un appel solidaire est lancé à l’ensemble des industriels bretons. Ce sont en premier lieu les équipements de protection individuelle (EPI) qui sont visés par cette démarche : gants, blouses, masques, gel hydroalcoolique… Pour répondre à cet enjeu, une page web a été mise en ligne pour recueillir les offres des entreprises disposant de stocks d’équipements individuels ou des compétences et des outils pour en produire. Elle permet la mise en relation entre ces entreprises et les entités publiques ou privées à la recherche de solutions sans lesquelles elles ne peuvent pas fonctionner. Cette initiative est relayée par l’ensemble des structures de soutien au développement économique du territoire. (#EntreprisesUniesBZH #Covid19). A Lannion, un atelier s’est mis en place spontanément avec une quinzaine de couturières volontaires pour produire des masques de premier niveau pour les professionnels. Autre mobilisation des entreprises via le club Ouest Côtes d’Armor, récupérer et reconfigurer d’anciens ordinateurs pour les donner aux scolaires qui en sont démunis. 

Dans l’Aube, le président de l’Union des industries textiles de la région Grand Est explique à Est éclair que les cinq entreprises du département qui font encore de la couture fabriquent des masques. Beaucoup d’autres sont en revanche à l’arrêt, les salariés en chômage partiel en raison des consignes de confinement. Une des usines fabrique néanmoins des joints pour les masques FFP2 et FFP3. Libération Champagne indique que l’entreprise Lafitte produit 400 masques par jour pour les pompiers de l’Aube. L’usine Lacoste mobilise 30 salariés volontaires pour produire 700 masques par jour avec les stocks de tissus de l’usine pour répondre aux commandes de la ville de Troyes et de la communauté d’agglomération pour les commerçants et les personnes âgées des établissements. A l’échelle de la région, ce sont 14 entreprises qui ont été identifiées par la région et la préfecture pour produire des masques avec une capacité de production globale de 10 000 unités par jour. Onze autres sont en cours d’agrément avec une capacité potentielle bien plus élevée. Jean Rottner, le président de Grand Est, région la plus touchée par la crise, fait du port du masque un enjeu majeur. 

Un dossier spécial d’Est Eclair indique que la grande distillerie de Cristal Union, à Arcis-sur-Aube, a réorienté ses activités sur la production d’alcool pharmaceutique. De même que l’entreprise Cristanol, à Bazancourt. Cristal Union a en outre donné 4000 de ses masques chirurgicaux à l’hôpital de Châlons-en-Champagne.

En Centre Val de Loire, explique France3-régions, les établissements de groupes tels que Boiron, Givenchy, Guerlain, Terreos… se mobilisent pour fournir en gel les hôpitaux et pharmacies. La directrice du site Boiron de Montrichard, dont la fermeture a été récemment annoncée, explique qu’elle a tout de suite accepté de répondre aux demandes du syndicat des pharmaciens pour produire en grande quantité, gérer au mieux les approvisionnements en matière première. 

Plus largement tous les acteurs du cluster et pôle de compétitivité de la Cosmetic valley se mobilisent dans la région Centre-Val de Loire. 50 entreprises ont répondu à son appel en 24h à la suite de l’arrêté ministériel du 13 mars qui autorise ce secteur à convertir ses productions. Un laboratoire de Nogent-le-Rotrou a donné tous ses flacons disponibles aux pharmacies, de même que l’usine Dior de Saint-Jean-de-Bray, les unités de Guerlain ou Givenchy à Chartres. Dans l’Allier, à Vichy, l’usine de L’Oréal produit du gel à très gros volume, espérant atteindre rapidement un million de flacons. A l’image du grand sucrier Terreos, les entreprises de l’agro-alimentaire s’engagent à fournir l’alcool et même à produire du gel. Terreos annonce 10 000 litres mais a besoin d’eau purifiée et de glycérine.

A Grasse, dans la région Provence Alpes Côte d’Azur, ce sont les parfumeurs qui se mobilisent également, dont la société Arthes, sollicité par la mairie de Grasse et la communauté d’agglomération afin de pourvoir aux besoins de l’hôpital. Nice matin en fait écho. La Provence met de son côté l’accent sur les deux sites de Saint-Chamas et Signes, de l’entreprise Pharma and Beauty, qui fournissent les flacons du gel produit par le site de Nevers. Le PDG interrogé est fier de ses équipes qui ont réorganisé leurs procédés pour pouvoir fournir 300 tonnes par mois. Sur les quatre sites et 400 salariés de cette ETI, 80 sont recentrés sur cette production, organisée en 3X8 pour faire face aux commandes tout en respectant les gestes barrière.

Implanté à Manosque, le groupe L'Occitane a produit mardi 24 mars les premiers 10 000 flacons de 300 ml de gel hydroalcoolique, selon La Provence. D'ici la fin de cette semaine, 50 000 flacons de 300 ml de désinfectants seront produits. Des gels offerts aux services de santé, pompiers et hôpitaux, dont l'Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP). Le groupe prévoit d'étendre cette production à quelque 70 000 litres et précise que Distilleries et Domaines de Provence, à Forcalquier, a approvisionné 16 000 litres d'alcool neutre. Le groupe fournit en bidons de 5 et 20 litres le Service départemental d'incendie des Alpes de Haute Provence, l'hôpital de Manosque (250 litres par jour offerts), les Ehpad...

L’Eure hebdo évoque un appel aux industriels de la pharmacie lancé par une directrice d’Ehpad qui souhaite disposer de masques pour personnels des maisons de retraite mais aussi les aides à domicile. Des couturières auto-entrepreneuses produisent des masques en tissu, selon le modèle du CHU de Grenoble. Il en est de même à Rethel, dans les Ardennes. 

Produire des masques en tissu, moins protecteurs mais jugés suffisants pour certaines tâches, c’est aussi ce que fait une entreprise de la Soule (Pyrénées-Atlantiques) qui fabrique en temps normal des espadrilles pour l’hôpital de Mauléon. Plusieurs entreprises textiles du Béarn se convertissent à la production de masques en tissu et attendent la validation de la DGA. Des commandes sont déjà passées, notamment par la communauté d’agglomération de Pau, selon La République des Pyrénées. Certains spécialistes interrogés par le quotidien doutent néanmoins de l’efficacité de ces masques et expliquent les précautions à prendre en cas d’usage.

Corse matin explique que ce sont les pharmaciens de l’Ile de Beauté qui ont commencé à produire leur gel, à partir des guides pratiques de l’OMS, mais ce sont les ingrédients qu’il faut produire ou obtenir auprès des entreprises. A Corte, des auto-entrepreneuses du FabLab ont commencé à fabriquer des masques en tissu, moins performants que le FFP2, mais conçus en s’appuyant sur les recommandations du CHU de Grenoble et en utilisant les matériaux de la ressourcerie. 

Centre presse Vienne mentionne une manufacture de lingerie, L’indiscrète, qui a répondu à la demande d’un donneur d’ordre pour fabriquer des masques lavables qui sont en cours d’homologation. Une commune a déjà passé commande de 500 masques.

En Auvergne-Rhône-Alpes, selon L’Usine nouvelle, la société Boldoduc (Ain) a obtenu l’agrément de la DGA pour produire des masques barrière (non agréés pour les personnels soignants mais efficaces pour d’autres emplois). 285 couturières ont répondu à l’appel sur les réseaux sociaux. Des détenus contribuent à une production de plusieurs centaines de milliers d’unités. En urgence, elles donnent leurs stocks disponibles aux hôpitaux. D’autres entreprises ont des filiales à l’étranger qui disposent de masques en excédent et s’efforcent de les rapatrier. Dans l’attente, elles font don de leurs stocks aux hôpitaux ou aux collectivités. La communauté d’agglomération de l’Ouest rhodanien a ainsi reçu 100 000 masques d’une de ses entreprises. A Charlieu (Charlieu-Belmont Communauté en Auvergne Rhône Alpes), l’entreprise Les Tissages de Charlieu s’est lancée dans la production de masques homologués pour protéger les soignants des hôpitaux (CHU de Grenoble) qui luttent contre le Covid-19. L’usine toune à plein régime comme le montre un reportage de l'Agence France Presse (AFP). Dans cette même  région, il faut mentionner le maintien d'une industrie textile avec la présence d'entreprises de taille intermédiaire exportatrices et fortement ancrées localement. Certaines d'entre-elles sont des championnnes du secteur du textile médical innovant : Le groupe Thuasne, spécialisé dans la fabrication d'orthèses à Saint-Étienne, "a commencé à commercialiser des masques barrières lavables une trentaine de fois en reconvertissant des lignes de production de textiles médicaux pour répondre à l'urgence du coronavirus", rapporte France 3, qui mentionne aussi deux autres entreprises fabriquantes de dispositifs de contention (collant, bas, chaussettes) dans la Loire : Gibaud et Sigvaris, convertis à cette production. Face à la pénurie d'élastiques, Sigvaris réalise des masques en forme de tour de cou, tandis que Gibaud s'est lancé dans "la fabrication de 5.000 kilomètres d'élastiques pour nos besoins propres et ceux de nos confrères", a précisé son dirigeant, Laurent Devillers.

En Pays de la Loire, à Château-Gontier, c’est la société Protect’Homs, spécialisée dans les équipements de protection individuelle qui a fait un don de 25 000 masques FFP2 pour l’hôpital de Laval et qui s’engage dans une production de 70 000 masques en tissu, lavables et réutilisables, avec 15 couturières. Cette production représente l’équivalent de trois millions de masques jetables explique le PDG dans Ouest France. La même édition nous apprend que la filiale chinoise du Puy-du-Fou organise le rapatriement de 500 000 masques FFP2. En Normandie (Manche), la société Les Tricots Saint James se convertit aussi à la production de masques en tissu.

Pour réduire les contaminations par le surfaces, Lebronze alloys installé à Suippes (près de Reims) fait savoir à L’Ardennais que ses recherches développées avec l’université de Champagne-Ardenne montrent que le cuivre ou les alliages cuivreux réduisent très fortement les risques de contamination. Le groupe suggère d’équiper les établissements et lieux collectifs en poignées de portes ou mains courantes avec des revêtements adaptés. Le quotidien des Ardennes fait également état d’une mobilisation des industriels du département pour développer des protections individuelles en imprimante 3D. Renaud Mignolet, le président de 3D métal Industrie, consortium de Charleville-Mézières (moules en sable pour la fonderie), explique que va se mettre en place une usine numérique en quelques jours pour que des centres d’impression, partout en France, puissent produire des pièces de bouclier. Les séquences d’assemblage pourraient être réalisées dans des « îlots » sécurisés en confinement. Il évoque des sites à Charleville, Reims, Troyes ou Metz. Leur préoccupation sera de trouver de la matière première. Les industriels sont disposés à fournir gratuitement leurs services mais ne pourront financer sans aide la recherche et l’achat des matériaux. Un rapprochement est en cours avec l’association régionale des acheteurs publics.

Dans les secteurs de la santé et de la pharmacie, la bataille qui s’ouvre devient celle de la fabrication des tests pour dépister le Covid-19, très fortement demandés par les médecins, les patients, les populations. La France découvre avec quelque effarement son niveau de dépendance extrême à la chaîne d’approvisionnement des principes actifs importés de Chine et des Etats-Unis. Ces derniers jours, le président du comité scientifique mis en place par le gouvernement, Jean-François Delfraissy, l’a admis : La France n’a ni la capacité industrielle pour produire rapidement des tests à grande échelle, ni les automates pour les analyser en masse. Le laboratoire bioMérieux serait le seul en France à pouvoir les fabriquer comme l'indiquait Libération le 23 mars. Reconstituer la fabrication de ces principes actifs et leur transformation en tests ou en traitements est une course contre la montre.

Agro-alimentaire, pêche, horticulture : entre surchauffe des uns et paralysie des autres

La République des Pyrénées montre que les industries agro-alimentaires continuent de travailler et s’organisent pour faire faceLe Maine libre évoque le cas de la SOCOPA, dans la Sarthe, qui a besoin de recruter deux à trois cents personnes dans les prochaines semaines pour faire face aux commandes. Beaucoup d’entreprises s’interrogent néanmoins sur certains approvisionnements et sur la solidité de la chaine transport-logistique.

L’Ardennais explique que l’usine Cristaline de Jandun, près de Charleville-Mézières, tourne à plein régime.

En Bretagne, à Lamballe, l’établissement local de la Cooperl, l’une des principales coopératives de France (25 sites industriels et logistiques, 7000 salariés), site qui abat et transforme 20 000 porcs par jour, maintient son activité selon son directeur général interrogé par Ouest France. Il rappelle que les normes sanitaires de l’agro-alimentaire sont déjà très strictes. Elles sont renforcées avec contrôle de la température des salariés par des personnels équipés de masque FFP2. Des masques chirurgicaux sont utilisés sur les chaines de production. 

La presse locale montre en revanche les inquiétudes de nombre de producteurs de produits frais ainsi que d’éleveurs qui approvisionnent les marchés ou la restauration collective, souvent en circuits courts ou produits bio. Eleveurs de poules pondeuses, producteurs de fraises, éleveurs de chèvres… s’inquiètent des débouchés à court terme et des risques de jeter leur production. 

Les annonces de fermetures des marchés ouverts ont suscité un profond découragement pour les acteurs économiques concernés (producteurs, commerçants…). De nombreux maires demandent des dérogations tout en prenant des mesures de sécurité renforcées (barrières séparatives…). De nombreux producteurs créent, souvent avec l’appui des collectivités, des plateformes de livraison à domicile de leurs produits sur les réseaux sociaux ou passent par des circuits organisés. Des drive spontanés s’organisent en des points de récupération de paniers pré-commandés. A l’appel du ministre de l’Economie, la grande distribution est sollicitée pour offrir un maximum des débouchés aux producteurs locaux.  Certaines enseignes jouent le jeu comme Système U (engagement à indiquer le fabriqué en France sur les asperges, les fraises, paiement au comptant…), mais d’autres semblent moins réactives au niveau local.

Du côté de la filière pêche, les fermetures des restaurants spécialisés ont porté un coup rude au secteur. Les criées sont plus difficiles à organiser. Les cours se sont effondrés et menacent nombre de professionnels dont les trésoreries s’épuisent. Le confinement des activités provoque des droits de retrait. Sud Ouest explique qu’à Arcachon peu de bateaux sortent et que la criée du début de semaine sera peut-être la dernière. Dans le Trégor, en Bretagne, les ports de pêche sont également en arrêt quasi-total, les cours ne permettant pas d’amortir les sorties. Les criées sont en revanche regroupées et totalement dématérialisées. Le manque de débouchés pour les produits haut de gamme explique la chute des cours.

La filière horticole est aussi gravement touchée par le manque de débouchés et commence à jeter en masse ses productions qui ne peuvent être stockées. De très nombreux quotidiens locaux font état des situations d’entreprises qui s’interrogent sur la suite.

Réorganisation et digitalisation des entreprises

Que ce soit en totalité ou en partie, nombre d’entreprises doivent s’organiser en télétravail sans avoir toujours l’ensemble des outils, des compétences techniques et des procédés adaptés. Le processus de digitalisation de nombre de TPE et de PME est encore largement en cours, au-delà de fonctionnalités basiques. Une initiative des élèves de l’IMT Atlantique, basée à Nantes et à Brest, vise à les accompagner dans cette période de réorganisation.

L’interruption des activités de certains grands groupes industriels a parfois donné un mauvais message à d’autres secteurs d’activité. Sont constatés par le ministère de l’Economie et la Médiation des entreprises de nouveaux retards de paiement des fournisseurs et sous-traitants de la part d'acheteurs qui veulent préserver une trésorerie de crise, au détriment de la chaîne de valeur.

Des entrepreneurs se plaignent des cessations brutales d’activité dans plusieurs quotidiens locaux, rappelant l’importance des interdépendances des entreprises et les effets systémiques. Que ralentisse ou cesse l’activité de certaines usines sans débouchés à court terme (ou sans matières premières) est logique, mais beaucoup d’autres activités restent essentielles au fonctionnement du pays et de son économie. La reprise partielle du travail chez Airbus (encore en cours de négociation sociale), le 23 mars, a été un signal encourageant pour la filière aéronautique a contrario de la filière automobile, quasiment à l’arrêt partout, en raison des logiques de flux tendus et des difficultés d’approvisionnement. 

Dans certains secteurs d’activités, les recherches de limitation des contacts accentuent la numérisation de certains procédés et le pilotage à distance, dans certains cas via le télétravail. Le développement des fabrications additives et des procédés en 3D sur des composants en petites séries est également à l’agenda. A ce titre, la crise peut servir d’accélérateur à des phénomènes de relocalisation de certaines activités ou segments de production, sous des formes parfois quasi-artisanales.

Si les concertations avec les salariés et organisations syndicales se traduisent dans nombre de sites par des interruptions d’activité et des mesures de chômage partiel, beaucoup d’entreprises s’efforcent de continuer à produire, en repositionnant leur outil de production. Sur le site de Mittal, à Florange (2200 salariés), en Moselle (Grand Est), les cas de contamination ont conduit les syndicats à faire valoir le droit d’alerte et demandé la suspension d’activité, explique le Républicain lorrain. La direction s’efforce de le faire lever mais les organisations syndicales s’y opposaient le 24 mars, le contentieux devant être arbitré par la Direccte (ministère de l'Economie et des Finances). Le site de Florange conditionne le maintien de l’activité sur d’autres sites du groupe mais aussi l’approvisionnement en acier de la filière automobile et de bien d’autres.

Dans de nombreuses entreprises, les négociations sociales visent à réorganiser le travail pour apporter toutes les garanties de sécurité aux salariés, trouver des réponses aux enjeux de garde d’enfants, mettre en place des gestes barrière adaptés, aménager les temps de travail et les locaux, désinfecter les ateliers et les chaines, repenser les procédés de production. L’UIMM a produit pour les entreprises de son secteur (métallurgie) un guide de bonnes pratiques pour réussir à organiser le travail dans des conditions sanitaires sécurisées. D’autres fédérations professionnelles s’en inspirent.

100 000 entreprises étaient déjà en chômage partiel en cette fin mars. Selon l’INSEE, le secteur de la construction s’est arrêté à 89% au 26 mars, alors que l’industrie (hors IAA) tourne à 48%. Les services marchands baissent de 36%. Pour l’Institut, un mois de confinement représente de l’ordre d’une chute de 3% du PIB annuel. Tout dépendra néanmoins du rebond en partie de crise et de certains rattrapages des achats différés ou des reconstitutions de stocks. Encore faudra-t-il pouvoir produire.

 

Commentaires et regards AdCF

L'onde de choc créée par la pandémie de Covid-19 montre la nécessité vitale de l'industrie pour garantir la souveraineté des Nations. Elle met en lumière l’extrême fragilité du tissu industriel français. La résilience des tissus économiques locaux et des entreprises durant la période de crise sera absolument déterminante pour garder des savoir-faire et des capacités industrielles dans la période de reprise, faute de quoi notre relance économique aura surtout pour effet de creuser davantage nos déficits commerciaux déjà élevés. 

Si l’Etat et les Régions apportent un soutien financier vital au secteur industriel, celui-ci aura à se réorganiser dans l’urgence afin de faire face à l’ébranlement des chaînes de valeurs mondiales. Pour réduire au mieux les impacts de la crise tout d’abord, puis dans un second temps pour élaborer de nouvelles stratégies de développement, les sites industriels devront compter sur les pouvoirs publics nationaux et décentralisés, parmi lesquels les intercommunalités. C’est en renforçant les écosystèmes économiques locaux avec des stratégies collectives, notamment celles mises en place dans le cadre des stratégies de filières mais aussi d’ancrage territorial via le programme Territoires d’industrie, que les entreprises renforceront leur résilience et leurs capacités de rebond lors du redémarrage de l’activité économique.

Une mobilisation de l’ensemble des administrations territoriales et d'État pour amortir le choc financier

Face aux pénuries, un certain nombre d’industries réorientent comme on l'a vu ci-dessus leur production pour alimenter en urgence les services de santé. Cette mobilisation remarquable ne doit pas oblitérer une autre réalité : de nombreuses entreprises sont dans une situation financière très critique et risquent de ne pas survivre à la crise en cas de prolongement du blocage de l’activité. Il s’agit donc de s’organiser dans les meilleurs délais pour répondre aux difficultés d’approvisionnement et de production, faire face aux chutes des carnets de commande et des taux d’activité, d’autant plus problématiques que les coûts fixes des industriels sont souvent élevés. 

Face aux difficultés immédiates de trésorerie, l’Etat et ses opérateurs ont rapidement développé une première batterie de dispositifs d’aides aux entreprises (https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises) ; 300 milliards d’euros de garantie de prêts bancaires, reports d’échéances (impôts, cotisations sociales), remises d'impôts, aides (via un fonds de solidarité de 2 milliards) et reports de loyers/factures pour les indépendants et les petites entreprises, rééchelonnement des crédits bancaires, chômage partiel simplifié, mobilisation des médiateurs d’entreprises, suppression des pénalités de retard pour les marchés publics. Des ministères comme le Ministère des Armées, et des opérateurs téléphoniques (comme Orange) optent également pour le paiement immédiat de leurs fournisseurs afin de soutenir leur trésorerie. 

Un travail est mené avec la Commission européenne pour mettre ces aides en conformité avec le droit de la concurrence européen (voir ici : https://ec.europa.eu/competition/state_aid/what_is_new/sa_covid19_temporary-framework.pdf), et via l’initiative de la « Coronavirus Response Investment Initiative » (CRII), mobiliser les fonds mis en oeuvre par les Régions. Celles-ci réorientent ainsi jusqu’à 650 millions d’euros de fonds structurels 2014-2020 restants (FEDER, FSE, FEAMP) vers des actions visant à pallier les effets de la crise. De plus, elles abondent le fonds de solidarité de l’Etat à hauteur de 250 millions d’euros. En plus de ces aides, plusieurs Régions à l’instar de la Bretagne, d'Auvergne Rhône Alpes, Nouvelle Aquitaine, et l’Occitanie organisent des plans d’urgence économique pour garantir l’activité des entreprises et protéger l’emploi sur le territoire (former plutôt que licencier, prêt à taux zéro pour les PME, fonds de garantie bancaire). Les associations de collectivités, dont l’AdCF, ont écrit au gouvernement pour que les aides économiques des collectivités soient inscrites en section d’investissement, afin de faire jouer à plein leur rôle contra-cyclique. Cela permettrait effectivement de ne pas saturer les capacités d’autofinancement des administrations, nécessaires pour amortir le choc économique, et d’étaler l’effort induit sur plusieurs annuités, rendant possible, dans un proche avenir, une relance de l’appareil productif au travers de la commande publique à l’origine de nouvelles recettes fiscales.

Paramétrer et territorialiser les soutiens aux entreprises industrielles

Ces différentes aides à vocation multisectorielle « atterrissent » dans les territoires grâce aux chambres de commerce et d’industrie (CCI), aux chambres des métiers et de l’artisanat (CMA), et aux intercommunalités, qui orientent et accompagnent les entreprises dans l’accomplissement des démarches administratives. Un grand nombre d’entre elles, à l’exemple des communautés de Quimperlé ou du Grand Albigeois, et de la Communauté de Communes de Decazeville, participent à la transmission de l’information au niveau local et servent de première interface pour les entreprises du territoire, via une centralisation et une publication régulière des aides à disposition et évolutions réglementaires. 

Le soutien aux entreprises industrielles et productives passe également par la continuité des services publics intercommunaux : collecte et traitement des déchets, production et distribution de l'eau potable, traitement des eaux usées et astreinte assainissement, mise en sécurité de la voirie et astreinte éclairage public, propreté des espaces publics, mobilités. Bien que près de 50% des capacités industrielles françaises étaient à l’arrêt le 19 mars dernier le maintien et la reprise de l’activité des entreprises industrielles restent nécessaires pour l'approvisionnement des biens de première nécessité, alimentaires comme sanitaires. Selon le laboratoire d'idées Terra Nova qui vient de publier une note intitulée "Le tissu industriel français, stop and go ou stop and die", cette continuité (« stop and go ») est également nécessaire pour la plupart des activités industrielles, sous réserve impérative d’équipement des salariés et d’adaptation des postes de travail comme l’indique, par exemple, le guide de l’UIMM (https://www.uimmlyon.com/document/preconisations-coronavirus-covid-19). En effet, du fait de l’interconnexion des filières (les filières « non vitales » approvisionnent les filières vitales), un nombre élargi d’activités industrielles devraient se poursuivre. 

Cette adaptation est d’autant plus importante qu’elle éviterait à long terme un choc d’offre liée aux faillites de nombreuses entreprises, en particulier parmi les PME et les ETI, qui ne disposent pas de suffisamment de trésorerie pour faire face aux charges fixes liées aux équipements et aux salaires. En cas de banqueroutes industrielles en cascade, les plans de relance prochainement prévus mèneraient à une importation massive de produits venant de pays ayant relancé leur appareil de production avant la France.

Préparer la relance industrielle d’après-crise 

Le retour à la normale d’après-crise pourrait bien ressembler à la situation de l'après crise de 2008 : une forte détérioration de l’appareil productif et des taux de marge faibles, avec de nombreux maillons manquants dans nos chaînes de valeur et des difficultés à trouver des réponses « Fabriqué in France ». Le plan de relance de 2009-2010 comme les chantiers du Grenelle de l’environnement s’étaient traduits par de forts effets de stimulation … des importations (panneaux photovoltaïques ou éoliennes…).

Toutefois, il convient de tirer les conséquences de l'expérience vécue actuellement d’une part, et des mesures économiques adoptées après le rapport de Louis Gallois publié de 2012. D’un côté, chacun prend conscience de la fragilité des chaînes de valeur mondiale, et l’impossibilité économique, sociale, mais aussi sanitaire de vivre sans une certaine « souveraineté » industrielle. De l’autre, si l’amélioration des marges est un préalable nécessaire à l'investissement, les dispositifs fiscaux incitatifs resteront à améliorer pour être en mesure de cibler des filières locales, de mobiliser des contreparties en matière de recrutement, de qualification, d’investissements, et d’éviter les comportements non-coopératifs voire prédateurs de marges recensés par la Médiation des entreprises depuis plus de dix ans (pressions à la baisse des prix des sous-traitants…). 

Il conviendra certainement de repenser une politique industrielle en mesure de sécuriser et dynamiser les chaînes de valeur sur le territoire. Via les régions et les intercommunalités, les collectivités devront être parties prenantes de cette nouvelle politique, en mobilisant notamment le levier de leur commande publique, qui pourra contribuer à réalimenter le carnet de commande des entreprises, à dynamiser l’économie circulaire et à initier une relocalisation volontariste des productions avec des soutiens explicites pour ce faire (à l’instar des contrats de relocalisation proposés par la région Grand Est). Il faudra certainement amplifier les dynamiques collaboratives entre entreprises locales et parier sur leur responsabilité sociale et territoriale croissantes. Nombres d’entre elles initient d’ores et déjà des projets industriels partenariaux dans les territoires comme l’illustrent les mobilisations qui s’opèrent via les appels à manifestation d’intérêt des régions et leurs plateformes collaboratives, mais aussi au sein des territoires d’industrie (cf. Linkedin des Territoires d’industrie : https://www.linkedin.com/company/territoires-d-industrie/).

Contacts : Nicolas Portier (n.portier@adcf.asso.fr), Lucas Chevrier (l.chevrier@adcf.asso.fr), Olivier Crepin (o.crepin@adcf.asso.fr)

Mis à jour le 3 avril 2020

Partager
En savoir plus
Documents à télécharger Documents à
télécharger