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Reprise économique : où en sommes-nous à la fin juin ?

Alors que se succèdent chaque jour des pronostics chiffrés sur la contraction du PIB en 2020, sur les défaillances d’entreprises et la remontée de la courbe du chômage, beaucoup d’incertitudes demeurent pour le second semestre tant sur le plan sanitaire que socio-économique. La sagesse invite à procéder par scénarios, et rappeler que les impacts de la crise peuvent être encore sensiblement réduits. AdCF Direct propose une synthèse des notes et études disponibles.

De nombreux instituts macro-économiques s’efforcent de proposer des projections sur 2020 et 2021 des incidences économiques de la crise en mesurant la dégradation de l’activité durant le confinement et les rythmes de reprise à la sortie. Les chiffrages précis en termes de chute du PIB, de destructions d’entreprises et d’emplois, de déficits publics, de baisse de la consommation… sont à prendre avec d’extrêmes précautions tant ils évoluent chaque jour, dans un sens ou dans l’autre.

De très nombreux paramètres dépendent encore d’inconnues, la première étant liée aux risques sanitaires et aux possibilités de « seconde vague » de contagions telles que celles que connaissent certains pays, de manière massive ou localisée. En Allemagne, plusieurs kreise (arrondissements) connaissent en cette fin juin un reconfinement. Certains Etats américains ont vu se dégrader la situation sanitaire en juin. En Inde, en Iran, au Brésil… la pandémie reste ascendante.

En-dehors des risques sanitaires et de leurs effets sur l’économie mondiale, les perspectives économiques seront très dépendantes des décisions publiques prises par les Etats, l’Union européenne et les institutions internationales. En France, la prolongation du chômage partiel et sa transformation sous une forme nouvelle se combinent avec de nombreuses autres mesures de relance pour amortir fortement le choc économique. La consommation des ménages reprend de son côté des couleurs. Les instituts de conjoncture révisent de fait leurs projections dans un sens moins sombre.

Beaucoup d’économistes et d’instituts proposent des scénarios, du plus optimiste au plus pessimiste, pour explorer le champ des possibles. L’amplitude des chocs de la crise peut varier de manière très sensible entre les « scénarios en V » (retour rapide en 2021 au niveau d’activité d’avant crise), les « scénarios en U » (retour plus lent), « scénarios en L » (dépression durable sans retour au niveau d’activité d’avant crise d’ici de nombreuses années), voire les « scénarios en W » (un rebond rapide étant suivi d’une rechute). De fait, tout est encore possible mais cela dépendra largement de la qualité des politiques publiques mises en oeuvre et de la confiance des acteurs (chefs d’entreprises, ménages…) pour la relance.

 

Revue de littérature

Les notes de conjoncture et les enquêtes d’opinion proposées par de nombreuses institutions permettent de mesurer les évolutions. Avec certains signaux encourageants.

Dans son point de conjoncture du 17 juin, l’INSEE corrige un peu ses évaluations antérieures en chiffrant à – 29% les pertes d’activité sur le mois d’avril (contre – 35% dans les estimations précédentes). Le mois de mai se solderait par des pertes de 22% par rapport à un mois normal et les pertes de juin seraient réduites à 12%. Le rythme de reprise serait assez rapide.

L’INSEE fournit de très nombreuses données en utilisant également des outils numériques à haute fréquence pour évaluer les mobilités, les transactions par carte bancaire, les consommations d’énergie, la confiance des acteurs… quasiment en temps réel. L’Institut explique que ces outils sont, en temps de crise, de très bons auxiliaires des modèles classiques dont la prédictivité se dégrade compte tenu des changements de paramètres.

L’INSEE utilise par exemple les estimations de mobilité d’Orange business Services France à travers son offre Flux Vision pour évaluer les déplacements et les trajets domicile travail (horaires du matin) à partir des téléphones mobiles. On notera que les données sont agrégées à l’échelle des intercommunalités. Réduits à un quart en moyenne durant le confinement, ces déplacements matinaux sont remontés à 60% à la fin mai. Ils sont plus réduits dans les zones urbaines ; les déplacements vers les quartiers centraux et de bureaux ayant été fortement réduits. A juste titre, l’INSEE souligne que ces territoires comprennent en proportion davantage d’emplois situés dans des activités propices au télétravail.

La note de conjoncture s’intéresse également à l’évolution des prix à la consommation et confirme la quasi absence d’inflation sur la période (0,4% en glissement annuel). Sur le volume des consommations, les reports des choix et des lieux d’achat entre période de confinement et de déconfinement sont mesurés via les transactions par carte bancaire. Les grandes surfaces ont plutôt bénéficié de la période de confinement, avec la fermeture des commerces non essentiels, mais aussi du fait que les achats alimentaires, privilégiés durant le confinement, s’opèrent massivement en grande surface. De manière générale, le déconfinement se traduit par un rebond de la consommation, voire un rattrapage sur certains biens et services, avec des effets de report sur certains types de biens.

Au mois de juin, le volume des consommations serait remonté à 95% de l’activité normale et la consommation en produits manufacturés serait même de 5% supérieure à une période normale (ce qui tire la consommation à la hausse). Ce ressaut est constaté dans les biens d’équipement mais commence à se tasser ; ayant sans doute correspondu à une logique de décalage d’achats programmés avant le confinement. Les services à la personne ont également connu une forte reprise lors du déconfinement mais se stabilisent en juin. Des reprises ont lieu dans les soins de ville, l’enseignement marchand, la restauration… sans parvenir encore à retrouver leur niveau normal d’activité. Quelques secteurs sont encore marqués en juin par les restrictions d’activité (transports aériens, activités culturelles).

Dans son point de conjoncture (réalisé à la fin mai), la Banque de France était parvenue à peu près aux mêmes conclusions et aux mêmes chiffres globaux que l’INSEE. De manière graduelle, l’activité serait ainsi en phase de reprise soutenue dans plusieurs secteurs.

 

Chantiers de construction

Du côté de la construction, les reprises de chantiers se sont confirmées au mois de juin comme l’ont montré les études des Cellules d’études et de recherche sur la construction (CERC). 93% des chantiers de bâtiment ont repris à la mi-juin. Dans ce secteur, une enquête rapide de l’INSEE montre une confiance qui s’améliore du côté des entreprises. Les carnets de commandes restent marqués par une opinion dégradée mais l’INSEE explique que le stock de commandes engrangées assure 7,9 mois de travail, ce qui s’améliore et reste supérieur à la moyenne sur une longue période. Les problèmes de recrutement se détendent au demeurant.

Depuis le déconfinement, on notera également que les flux d’appels d’offres des acteurs publics repartent à la hausse.

 

La confiance des chefs d’entreprises

Comme l’explique l’institut Xerfi dans son enquête régulière auprès d’un large panel d’entreprises certaines activités n’ont pas de perspective de redémarrage à court terme. Mais cela doit être mis au regard d’autres secteurs qui sont au contraire en sur-régime. Selon son enquête, 4% des entreprises sont encore en arrêt complet, 44% déclarent une activité quasi normale, 41% sont en activité réduite. Mais on notera que 11% des entreprises connaissent un surcroît d’activité. 

Sur l’ensemble du panel des chefs d’entreprises interrogés, 90% pensent voir leur activité revenir à la normale d’ici la fin de l’année (usage du chômage partiel pour moins de 10% de leurs salariés) ; le retour à 100% étant visé en 2021.

Les difficultés de trésorerie apparaissent encore très faibles à ce stade (6% à ce jour, 4% dans un mois), mais 36% des chefs d’entreprises s’inquiètent pour la fin de l’année. Selon Xerfi, 61% des chefs d’entreprises veulent diversifier leurs activités futures, contre 39% qui prévoient au contraire de se recentrer. 16% entendent céder des activités, 23% en fermer certaines alors que 26% pensent racheter des concurrents et 8% des sous-traitants. 54% veulent créer nouveaux circuits de distribution et 58% pérenniser le télétravail.

Pour l’institut Xerfi et l’économiste Olivier Passet, ces données sont assez encourageantes car il y a des transformations à attendre de la part des entrepreneurs à l’occasion des prochains mois. La passivité n’est pas de mise et beaucoup d’entre eux veulent rebondir, en s’appuyant sur les soutiens d’urgence reçus. 92% des chefs d’entreprises se disent combattifs. Sur l’emploi, 21% envisagent des réductions d’effectifs, mais 55% parlent de maintien. Surtout, 25% d’entre eux envisagent des recrutements. Le retour d’enquête n’est donc pas pessimiste même si sont prévues des mesures fortes de maîtrise des dépenses (salaires, conseils, loyers…) qui, engagées simultanément par les acteurs économiques, peuvent provoquer des effets en chaîne.

Dans ces scénarios prospectifs, Xerfi indique que la récession de 2020 pourrait être de moindre intensité que les montants à deux chiffres annoncés par Bercy (PLFR3), l’OCDE, la Commission européenne. Il reste que, même si elle devait être réduite à 5 ou 6%, cette récession sera d’une ampleur inédite et fera de lourds dégâts.

Ces dégâts peuvent être immédiats sur l’économie réelle avec progression massive du chômage et des défaillances d’entreprises, effondrement de l’investissement privé et public, tassement de la consommation des ménages…, mais ils peuvent être amortis par les moyens exceptionnels de soutien public tant à l’offre qu’à la demande. Le choc serait ainsi transformé en supplément de déficits publics et de dettes publiques ; avec des impacts lissés dans la durée.

 

Les impacts anticipés sur les défaillances d’entreprises

Deux études intéressantes portent sur les risques de défaillances d’entreprises au second semestre.

L’une est internationale et réalisée par la COFACE. Elle repose sur une analyse de la croissance mondiale avec différents scénarios. En scénarisant son hypothèse médiane, avec un risque sanitaire persistant mais sans reconfinement massif, la COFACE parvient à une chute du PIB mondial de 4,4% et des défaillances d’entreprises en progression moyenne dans le monde de 33%. Pour la France, cette augmentation serait de 21%.

De son côté, l’OFCE a publié le 17 juin une note sur le thème « Dynamique des défaillances d’entreprises en France et crise de la Covid-19 » (Policy brief 73). A partir des dynamiques de liquidité des entreprises, les auteurs simulent différentes hypothèses à partir des choix opérés par les pouvoirs publics, et le recours dans le temps au dispositif d’activité partielle. Sans celui-ci, l’OFCE évalue à 4% des entreprises les défaillances en septembre, 4,4% en janvier 2021, soit le double du flux normal de défaillances. Les entreprises restées solvables grâce au dispositif sont évaluées à 12 000. Derrière ces chiffres très globaux, la note est surtout assez analytique sur les secteurs impactés, la taille des entreprises (et donc les volumes d’emplois exposés) et les territoires les plus à risque.

Sans surprise, c’est le secteur de l’hébergement-restauration qui est le plus impacté en matière de liquidité comme de solvabilité, suivi par celui des services aux ménages. Le secteur de la construction rencontre un risque d’illiquidité mais moins d’insolvabilité.

En termes de tailles d’entreprises, ce sont les micro-entreprises et les grandes entreprises qui sont les plus nombreuses à être exposées aux risques d’illiquidité et d’insolvabilité. Les auteurs s’étonnent de cette courbe en U des risques de défaillances aux deux bouts du spectre. Les raisons en sont différentes. Les micro-entreprises auront des problèmes de liquidités là où les grandes seront davantage confrontées à des problèmes liés à leur ratio élevé d’endettement avant la crise.

La carte des risques, en termes géographiques, est tracée à l’échelle départementale. Le quart sud-est (façade méditerranéenne), la Corse, l’Ile-de-France, certains départements du Grand Est connaitraient des sinistres plus élevés. Le Grand Ouest apparaît plus résilient dans son ensemble.

La note de l’OFCE conclut sur des considérations de politique publique en expliquant pourquoi les soutiens gagneront à être concentrés sur des entreprises viables, confrontées à des défaillances de marché conjoncturelles, plutôt que répartis sur l’ensemble des acteurs. Financer toutes les entreprises insolvables par l’apport de fonds propres sans évaluer leur viabilité reviendrait à 8 milliards d’euros pour 31 000 entreprises. Se concentrer sur les 14 000 entreprises évaluées comme viables représenterait 3 milliards d’aides. La question est de pouvoir cibler finement ces entreprises à partir d’une approche décentralisée et conditionnée par un examen de la situation d'avant crise.

 

Contact : Nicolas Portier

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