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Développement économique

Activités industrielles stratégiques : un impératif de relocalisation

Même s’il ne devait être que temporaire, le choc suscité par la crise sanitaire aura des effets durables et réinterrogera aussi bien les modes de production que les logiques de division internationale du travail. Chacun prend conscience de la vulnérabilité et du caractère non-durable des chaines d’approvisionnement contemporaines, qui multiplient les risques de rupture et de paralysie de l’activité économique. AdCF Direct republie sous forme d’article les analyses de l’association qui concluaient dans la précédente édition l’article consacré au redéploiement des industries françaises.

L'onde de choc créée par la pandémie de Covid-19 montre la nécessité vitale de l'industrie pour préserver les souverainetés nationales. Elle met en lumière l’extrême fragilité du tissu industriel français. La résilience des tissus économiques locaux et des entreprises durant la période de crise sera déterminante pour garder des savoir-faire et des capacités industrielles dans la période de reprise, faute de quoi notre relance économique aura surtout pour effet de creuser davantage nos déficits commerciaux déjà élevés.

Si l’Etat et les Régions apportent un soutien financier vital au secteur industriel, celui-ci aura à se réorganiser dans l’urgence afin de faire face à l’ébranlement des chaînes de valeurs mondiales. Pour réduire au mieux les impacts de la crise tout d’abord, puis dans un second temps pour élaborer de nouvelles stratégies de développement, les sites industriels devront compter sur les pouvoirs publics nationaux et décentralisés, parmi lesquels les intercommunalités. C’est en renforçant les écosystèmes économiques locaux avec des stratégies collectives, notamment celles mises en place dans le cadre des stratégies de filières mais aussi d’ancrage territorial via le programme Territoires d’industrie, que les entreprises renforceront leur résilience et leurs capacités de rebond lors du redémarrage de l’activité économique.

Une mobilisation de l’ensemble des pouvoirs publics pour amortir le choc financier

Face aux pénuries, un certain nombre d’industries réorientent comme on l'a vu ci-dessus leur production pour alimenter en urgence les services de santé. Cette mobilisation remarquable ne doit pas oblitérer une autre réalité : de nombreuses entreprises sont dans une situation financière très critique et risquent de ne pas survivre à la crise en cas de prolongement du blocage de l’activité. Il s’agit donc de s’organiser dans les meilleurs délais pour répondre aux difficultés d’approvisionnement et de production, faire face aux chutes des carnets de commande et des taux d’activité, d’autant plus problématiques que les coûts fixes des industriels sont souvent élevés.

Face aux difficultés immédiates de trésorerie, l’Etat et ses opérateurs ont rapidement développé une première batterie de dispositifs d’aides aux entreprises (https://www.economie.gouv.fr/coronavirus-soutien-entreprises) ; 300 milliards d’euros de garantie de prêts bancaires, reports d’échéances (impôts, cotisations sociales), remises d'impôts, aides (via un fonds de solidarité de 2 milliards) et reports de loyers/factures pour les indépendants et les petites entreprises, rééchelonnement des crédits bancaires, chômage partiel simplifié, mobilisation des médiateurs d’entreprises, suppression des pénalités de retard pour les marchés publics. Des ministères comme le Ministère des Armées, et des opérateurs téléphoniques (comme Orange) optent également pour le paiement immédiat de leurs fournisseurs afin de soutenir leur trésorerie.

Un travail est mené avec la Commission européenne pour mettre ces aides en conformité avec le droit de la concurrence européen (voir ici : https://ec.europa.eu/competition/state_aid/what_is_new/sa_covid19_temporary-framework.pdf), et via l’initiative de la « Coronavirus Response Investment Initiative » (CRII), mobiliser les fonds mis en oeuvre par les Régions. Celles-ci réorientent ainsi jusqu’à 650 millions d’euros de fonds structurels 2014-2020 restants (FEDER, FSE, FEAMP) vers des actions visant à pallier les effets de la crise. De plus, elles abondent le fonds de solidarité de l’Etat à hauteur de 250 millions d’euros. En plus de ces aides, plusieurs Régions à l’instar de la Bretagne, d'Auvergne Rhône Alpes, Nouvelle Aquitaine, et l’Occitanie organisent des plans d’urgence économique pour garantir l’activité des entreprises et protéger l’emploi sur le territoire (former plutôt que licencier, prêt à taux zéro pour les PME, fonds de garantie bancaire). Les associations de collectivités, dont l’AdCF, ont écrit au gouvernement pour que les aides économiques des collectivités soient inscrites en section d’investissement, afin de faire jouer à plein leur rôle contra-cyclique. Cela permettrait effectivement de ne pas saturer les capacités d’autofinancement des administrations, nécessaires pour amortir le choc économique, et d’étaler l’effort induit sur plusieurs annuités, rendant possible, dans un proche avenir, une relance de l’appareil productif au travers de la commande publique à l’origine de nouvelles recettes fiscales.

Paramétrer et territorialiser les soutiens aux entreprises industrielles

Ces différentes aides à vocation multisectorielle « atterrissent » dans les territoires grâce aux chambres de commerce et d’industrie (CCI), aux chambres des métiers et de l’artisanat (CMA), et aux intercommunalités, qui orientent et accompagnent les entreprises dans l’accomplissement des démarches administratives. Un grand nombre d’entre elles, à l’exemple des communautés de Quimperlé ou du Grand Albigeois, et de la Communauté de Communes de Decazeville, participent à la transmission de l’information au niveau local et servent de première interface pour les entreprises du territoire, via une centralisation et une publication régulière des aides à disposition et évolutions réglementaires.

Le soutien aux entreprises industrielles et productives passe également par la continuité des services publics intercommunaux : collecte et traitement des déchets, production et distribution de l'eau potable, traitement des eaux usées et astreinte assainissement, mise en sécurité de la voirie et astreinte éclairage public, propreté des espaces publics, mobilités. Bien que près de 50% des capacités industrielles françaises étaient à l’arrêt le 19 mars dernier le maintien et la reprise de l’activité des entreprises industrielles restent nécessaires pour l'approvisionnement des biens de première nécessité, alimentaires comme sanitaires. Selon le laboratoire d'idées Terra Nova qui vient de publier une note intitulée "Le tissu industriel français, stop and go ou stop and die", cette continuité (« stop and go ») est également nécessaire pour la plupart des activités industrielles, sous réserve impérative d’équipement des salariés et d’adaptation des postes de travail comme l’indique, par exemple, le guide de l’UIMM (https://www.uimmlyon.com/document/preconisations-coronavirus-covid-19). En effet, du fait de l’interconnexion des filières (les filières « non vitales » approvisionnent les filières vitales), un nombre élargi d’activités industrielles devraient se poursuivre.

Cette adaptation est d’autant plus importante qu’elle éviterait à long terme un choc d’offre liée aux faillites de nombreuses entreprises, en particulier parmi les PME et les ETI, qui ne disposent pas de suffisamment de trésorerie pour faire face aux charges fixes liées aux équipements et aux salaires. En cas de banqueroutes industrielles en cascade, les plans de relance prochainement prévus mèneraient à une importation massive de produits venant de pays ayant relancé leur appareil de production avant la France.

Préparer la relance industrielle d’après-crise

Le retour à la normale d’après-crise pourrait bien ressembler à la situation de l'après crise de 2008 : une forte détérioration de l’appareil productif et des taux de marge faibles, avec de nombreux maillons manquants dans nos chaînes de valeur et des difficultés à trouver des réponses « Fabriqué in France ». Le plan de relance de 2009-2010 comme les chantiers du Grenelle de l’environnement s’étaient traduits par de forts effets de stimulation … des importations (panneaux photovoltaïques ou éoliennes…).

Toutefois, il convient de tirer les conséquences de l'expérience vécue actuellement d’une part, et des mesures économiques adoptées après le rapport de Louis Gallois publié de 2012. D’un côté, chacun prend conscience de la fragilité des chaînes de valeur mondiale, et l’impossibilité économique, sociale, mais aussi sanitaire de vivre sans une certaine « souveraineté » industrielle. De l’autre, si l’amélioration des marges est un préalable nécessaire à l'investissement, les dispositifs fiscaux incitatifs resteront à améliorer pour être en mesure de cibler des filières locales, de mobiliser des contreparties en matière de recrutement, de qualification, d’investissements, et d’éviter les comportements non-coopératifs voire prédateurs de marges recensés par la Médiation des entreprises depuis plus de dix ans (pressions à la baisse des prix des sous-traitants…).

Il conviendra certainement de repenser une politique industrielle en mesure de sécuriser et dynamiser les chaînes de valeur sur le territoire. Via les régions et les intercommunalités, les collectivités devront être parties prenantes de cette nouvelle politique, en mobilisant notamment le levier de leur commande publique, qui pourra contribuer à réalimenter le carnet de commande des entreprises, à dynamiser l’économie circulaire et à initier une relocalisation volontariste des productions avec des soutiens explicites pour ce faire (à l’instar des contrats de relocalisation proposés par la région Grand Est). Il faudra certainement amplifier les dynamiques collaboratives entre entreprises locales et parier sur leur responsabilité sociale et territoriale croissantes. Nombres d’entre elles initient d’ores et déjà des projets industriels partenariaux dans les territoires comme l’illustrent les mobilisations qui s’opèrent via les appels à manifestation d’intérêt des régions et leurs plateformes collaboratives, mais aussi au sein des territoires d’industrie (cf. Linkedin des Territoires d’industrie : https://www.linkedin.com/company/territoires-d-industrie/).

 

Contacts : Lucas Chevrier (l.chevrier@adcf.asso.fr), Olivier Crepin (o.crepin@adcf.asso.fr)

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